Renseignement & Intelligence économique

Blog d'études et de recherche, par Franck BULINGE

16 juillet 2008

Académie du renseignement: une simple idée?

Le livre blanc sur la Défense proposait en juin dernier, la création d'une académie du renseignement. On ne pouvait que se réjouir d'une telle nouvelle qui marquait une réelle avancée vers la reconnaissance d'un besoin de formation dans la communauté française du renseignement. Il semble toutefois, à la lecture du dernier Intelligence Online (n°574), que cette académie "reste à ce jour une simple idée de Francis Delon (du SGDN) et de Jean-Claude Mallet, qui doit se concrétiser" et que seul son objectif ait été défini, visant à permettre aux acteurs de la communauté du renseignement d'échanger leur expérience. ( www.intelligenceOnline.fr).

Depuis quelques années, le renseignement fait face à un changement de paradigme, dû non seulement à l'évolution géopolitique, mais également à d'autres facteurs comme la mondialisation, l'émergence de la société de l'information notamment via Internet, de menaces multiples et complexes, la liste n'est pas exhaustive. Ce changement de paradigme se traduit par de nouveaux défis dans le domaine des processus de production de renseignement. Or le renseignement français s'est construit sur des modèles méthodologiques et culturels qu'il faudrait aujourd'hui repenser. Seul un programme de recherche (et non une simple évaluation administrative), permettrait de mesurer l'efficacité des processus actuels, et de mettre en place de nouvelles méthodes ainsi que les programmes de formation adaptés.

On a trop souvent tendance à croire qu'un outil permet de pallier les carences méthodologiques, alors que les problèmes sont avant tout humains. Le livre blanc ne s'y trompe pas lorqu'il parle de formation et de capital humain. Cependant les programmes de formations ne peuvent découler de la seule formalisation d'un savoir empirique. L'exemple de l'EIREL est là pour nous le rappeler: faute d'une réflexion et d'une recherche académique, l'enseignement dispensé n'était fondé sur aucun modèle si ce n'est celui du cycle du renseignement, dont on sait qu'il est obsolète. Les instructeurs, hommes de terrain valeureux et dévoués, n'avaient malheureusement aucune formation pédagogique, et ne possédaient pas les connaissances théoriques indispensables à la formation au renseignement. L'EIREL formait tout au plus des techniciens et des opérateurs, et la théorie s'arrêtait à l'énoncé de quelques maximes, Blaise de Montluc en tête. 

La recherche académique doit permettre d'élaborer de nouveaux modèles et de les expérimenter en situation. De ces nouveaux modèles, développés à partir de l'observation des acteurs, de leur témoignage, de leurs idées, et des travaux de recherche touchant d'autres domaines, découleront de nouvelles méthodes, de nouveaux outils, et probablement une nouvelle culture du renseignement.

En ce sens, l'académie du renseignement ne doit pas être réduite à une communauté de pratiques confidentielles, elle doit au contraire être un lieu de recherche et de réflexion transversales et pluridisciplinaires, où se rejoindront praticiens, universitaires et philosophes, afin de faire émerger et de valoriser une connaissance et des pratiques modernes de renseignement.



18 juin 2008

Livre blanc : Création d'une académie du renseignement

Dans mon précédent billet, j'appelais de mes vœux une prise en compte à la fois humaine et technique du renseignement, ainsi que la mise en œuvre d'un système de formation et de recherche adapté.

Le Livre blanc sur la défense, dans son chapitre 8 "Connaître et anticiper", constitue un véritable tournant pour la politique française de renseignement.  Il semble en effet, que la commission soit allée très loin dans la réforme, laquelle prévoit notamment une réorganisation complète du système de renseignement, dont l'organigramme se recentre sur le Président de la République via un Conseil national du renseignement. Il s’agit là d’une rupture historique puisque les présidents de la Vème République se tenaient traditionnellement éloignés des services, au nom d’une méfiance généralement doublée de mépris, quand ce n’était pas par simple indifférence.

Il est heureux de constater qu’en matière de ressources humaines, le livre blanc prévoit également un renforcement des effectifs, et notamment une ouverture du recrutement sur les universités et grandes écoles, mais surtout la création d'une académie du renseignement, au sein de laquelle seront formés, en formations initiale et continue, l'ensemble des personnels d'une filière (enfin) revalorisée. 

On notera également le souci exprimé par le Président de la République, de maîtriser l'information et la connaissance dans un cadre stratégique coordonné et cohérent. Signal fort dans la relation information/décision, "la maîtrise de l'information s'appliquera au niveau stratégique, c'est à dire au niveau des hauts décideurs civils et militaires, au niveau des théâtres d'opération et sur le terrain." Autrement dit, le Président de la République appelle les décideurs à prendre en compte le renseignement dans leur processus de décision. Une telle évolution, par essence culturelle, suppose corolairement de former des futurs décideurs au management de l'information et de la connaissance.

Le Livre blanc fait naturellement l'objet de critiques, notamment au sein de l'opposition qui a souligné le danger de concentrer ainsi le renseignement au service du président. Il est vrai qu'ainsi envisagée, la réforme du renseignement apparaît, et c'est là une profonde innovation, comme une sorte de contrat de confiance entre le Président de la République et la nation. On peut dès lors regretter que le contrôle des activités de renseignement soit assuré par des autorités administratives dites "indépendantes". Toute administration étant par nature dépendante du pouvoir politique, comment ne pas légitimement douter d'un tel dispositif comparativement à un contrôle parlementaire dûment habilité ?

De fait il existe un risque d’instrumentalisation politique du renseignement, comme l’a montré l'exemple américano-britannique en Irak, aux dépens de la démocratie. Cependant l'argument de la concentration des pouvoirs doit être pesé à l'aune de la réalité politique et stratégique qui s'impose à nous. Le défi actuel consiste ainsi à considérer l'information non plus comme une fin en soi ou un attribut du pouvoir (être politiquement puissant), mais comme un instrument opérationnel du pouvoir (être capable).  Tel est du moins l'esprit du Livre blanc, et de l'usage qui en sera fait dépendra évidemment la valeur réelle de ce document.

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