02 septembre 2008
DNI Open Source Conference 2008
Pour illustrer mon précédent article, je propose d’analyser le contenu du prochain colloque sur l’OSINT organisé les 11 et 12 septembre prochains à Washington par le DNI : DNI Open Source Conference 2008: Decision Advantage (voir le site).
Les principales thématiques qui seront développées reprennent les items contenus dans Vision 2015 : Creating decision advantage, Building an OS enterprise, Beyond Counterinrelligence in the new world of OS, The convergence of social networks and new technologies, The Evolving Role of Open Source in Protecting the Homeland, Open Source Growing International Partnerships. Elles font apparaîtres également les questions d’ordre méthodologique: Combating non-state actors via open source; Developing OS EW capabilities; OS in all-source Analysis; The Best Open Sources; Improving the Ability to Access Open Source in Foreign Languages; Making Use of Emerging Media Sources.
Une thématique retient particulièrement l’attention: Managing the Balance Between Privacy and National Security with Open Source; elle semble aller dans le sens d’une réflexion sur la privatisation rampante d’une partie des services de renseignement.
A noter également les besoins de formation exprimés à travers les sessions d’information du Department for Homeland Security. Ils concernent la notamment recherche intelligente (crafting a research plan, Behind the Google search page: advanced internet search techniques, OS Analysis: searching not monitoring, Exploring the Invisible Web & the Advantages of a Curated Web, Maximizing Search & Retrieval in Commercial Databases ), ainsi que des questions opérationnelles (What do OS tells us about radical islamist ideology?), organisationnelles (The Future Direction of Open Source Training) et méthodologiques (Geospatial Techniques: Completing the Open Source Picture).
Enfin un concours est lancé auprès du public. Il s’agit de répondre à deux questions dans un délai d’une semaine (dead line le 5 septembre) :
Using the best open sources to inform your answer, is Al Qaeda a cohesive organization with strong and centralized control, intent and direction?
According to open sources, who will be the global leader in alternative fuels and why?
Quelques commentaires:
1 - On reconnaît la capacité de la communauté américaine à mobiliser un ensemble d’acteurs autour d’une réflexion pratique, sans fausse pudeur et débarrassée du complexe du faux nez et de la barbe postiche. C’est une tendance très nette du nouveau paradigme du renseignement, intimement lié à l’évolution de la société de l’information, que de réduire la zone du secret (l’espace cryptique développé dans mes travaux) à sa portion congrue (opérationnelle), en sorte qu’elle n’entrave pas le processus d’intelligence collective, sans toutefois porter atteinte à la sécurité du système.
2 – Il semble à travers cette manifestation, que la communauté américaine du renseignement (re)découvre les vertus et problématiques de l’OSINT. On constate la même tendance au niveau des services français. C’est d’autant plus paradoxal que les SR américains et français furent à l’origine des premiers logiciels de recherche open source (Opic/Verity et Taiga/Madicia). Ainsi le renseignement, après avoir pollinisé le secteur du Competitive Intelligence, se tourne actuellement vers lui pour refertiliser ses compétences, comme le montrent les besoins de formation exprimés actuellement par les différents services auprès d’acteurs privés de la veille. Ce constat est d’autant plus intéressant que certaines problématiques (notamment Combating non-state actors, ou Making Use of Emerging Media Sources) sont communes aux Etats et aux entreprises. De fait la recherche de compétences extérieures traduit une perte et/ou absence de savoir-faire qui peut s’expliquer par l’absence de politique de recherche et l’autarcie dans laquelle se sont emmurés les SR durant des années.
3- L’engouement pour l’open source pourrait traduire une volonté de désétatiser une partie du renseignement dans une logique ultra-libérale (moins d’état, plus de marché). Cette hypothèse ne peut être écartée dans la mesure où on constate d’ores et déjà l’émergence du secteur de la formation privée en renseignement. Signe précurseur ou simple coïncidence ? Une partie de la réponse pourrait être soufflée dans le couloirs du colloque de Wahington.
01 septembre 2008
Vision 2015, l’entreprise américaine de renseignement
John Michael McConnell, Directeur national du renseignement, a signé en juillet un rapport intitulé « Vision 2015, A Globally Networked and Integrated Intelligence Enterprise, dans lequel il fixe les objectifs d’une réforme de la communauté américaine du renseignement. Faisant le constat de la globalisation des problématiques de renseignement, l’ODNI souligne, à l’instar du Livre Blanc français de la Défense, la perméabilité des frontières entre renseignements extérieur et domestique, qui préfigure une nécessaire réorganisation des services. Tirant la leçon du 11 septembre, McConnell et son équipe soulignent l’importance d’une approche centrée non plus sur les agences et la collecte (exit la guerre des services), mais sur les missions de renseignement (approche projets).
Une logique d’entreprise
A l’horizon 2015, le renseignement américain aura ainsi adopté une démarche collaborative globale, qui intégrera des compétences variées dans le cadre de synergies dédiées à la réalisation de missions, selon une logique de relation client (Customers relationship).
Quatre axes caractérisent cette approche centrée missions :
- Le management de mission intégré, défini comme un model de réseau de partage des connaissances qui permet de réunir rapidement des ressources et expertises aussi diverses que disparates, autour d’un objectif (on retrouve ici la notion de Target-Centric Approach de Robert M. Clark). L’objectif est notamment d’améliorer la rapidité de la collecte et de l’analyse, de favoriser l’innovation par fertilisation croisée, d’éviter les doublons grâce à une meilleure coordination des unités et des expertises ;
- Une collecte adaptative centrée sur des dispositifs intégrés (Multi-Intelligence), capables d’allouer et réallouer de manière dynamique les missions de collecte, traitement et exploitation, en fonction de l’efficience des différents sous-systèmes. Ainsi, le renseignement secret ne sera plus privilégié dès lors que, par exemple, l’OSINT parviendra à un résultat satisfaisant (et probablement moins risqué/couteux) ;
- L’analyse collaborative qui met fin au travail purement individuel des analystes au profit de réseaux distribués de compétences, au sein desquels les analystes évolueront à la fois en tant qu’individus et comme membres d’une équipe ;
- Les partenariats stratégiques qui prévoient l’élargissement des ressources et compétences au-delà de la seule communauté du renseignement. La contribution d’experts y compris internationaux sera recherchée en vue d’améliorer les synergies. Le système de renseignement est envisagé comme une entreprise d’information centrée réseaux (Net-Centric Information Enterprise) organisée selon une architecture orientée sur le service à la demande.
Vision 2015 intègre une logique d’entreprise, qui appelle des concepts connus du management tels que l’avantage décisionnel, la relation clients, le capital humain, le knowledge management et des pratiques modernes de business (modern business practices), et notamment des stratégies budgétaires et la mesure de performance, pour mettre fin au gaspillage des ressources au profit de la « performance économique » du système. Cette logique économique préfigure vraisemblablement une redistribution des missions, notamment auprès des prestataires privés qui pourraient être amenés à gérer l’OSINT, par ailleurs fortement mis en avant dans ce rapport.
Un nouveau paradigme du renseignement
Ainsi émerge un nouveau paradigme du renseignement, qui se caractérise par l’adoption de modèles issus du management d’entreprise, et de pratiques appelant les notions de rendement et de performance, à travers le partage d’information, les pratiques collaboratives et le knowledge management.
Il est intéressant de constater que sur le plan conceptuel, la recherche française n’est pour une fois pas trop en retard, comme on pourra le constater à travers mes différents articles publiés depuis 2005 (voir biblio ci-dessous). On regrettera simplement que les responsables des services tardent à les lire, tout en se réjouissant de l’avancée du Livre Blanc, dont on espère qu’il sera mis en oeuvre…
Bibliographie
- Bulinge, F. (2007), « Un modèle d'analyse collective en situation: la war room », Marketing & Communication, Vol.7 N°4, Décembre 2007
- Bulinge, F. (2006), Analyse d’information : vers un changement de paradigme, colloque IE-ESCE, Paris La Défense, 16 novembre 2006
- Bulinge, F., & Agostinelli, S., (2005). L’analyse d’information : d’un modèle individuel à une culture collective. Management et Communication pour une économie de la connaissance. www.revue-r3i.com
- Clark R.M. (2004-2006), Intelligence analysis, a Target Centric Approach, Washington, CQ Press, 2004, 2006
