30 mars 2009
Académie vs Ecole nationale supérieure de renseignement
La création d’une « académie du renseignement » pose un certain nombre de questions, à commencer par son intitulé. Le terme « académie » est-il le plus approprié ? N’y aurait-il pas de choix plus moderne ? Cette note invite à ne pas négliger l’aspect « marketing» inhérent à ce projet.
Le choix de l’appellation d’un établissement d’enseignement est essentiel parce qu’il va non seulement désigner et décrire l’organisation, sa mission et ses membres, mais également fixer son image et préfigurer sa réputation. Dans la société communicante qui est la nôtre, il est primordial d’intégrer le marketing en amont de la stratégie, afin de soutenir durablement le lancement et le succès d’un futur établissement français d’enseignement et de recherche dédié au renseignement.
« Un prénom pour la vie… »
Le prénom que l’on donne à nos enfants influence leur image personnelle et sociale. Certaines entreprises n’hésitent pas à changer de nom, notamment lors d’opérations de fusion. On note ainsi depuis quelques années, une tendance à adopter des noms propres (Areva, Vivendi, OSEO, Thales, etc.), plus personnels et faciles à prononcer. Certaines écoles optent également pour un changement de nom afin de créer un effet de marque (ex: Euromed Marseille). Toutefois, dans leur grande majorité, les établissements d’enseignement supérieur ont tendance à conserver des appellations répondant à des codes explicites telles que « Hautes études », « Ecole supérieure », « Institut d’études ». Par commodité, on a généralement recours aux sigles que forment ces appellations (HEC, ESSEC, INSEAD, ENA), lesquels deviennent des marques à l’usage.
Les organisations sous tutelle de l’Etat n’échappent pas à cette codification de leur appellation. Ainsi, l’Institut des hautes études sur la sécurité intérieure (IHESI) est devenu Institut national des hautes études de sécurité (INHES), suite à l’élargissement de son champ de compétences et de ses missions.
Il est donc indispensable de s’interroger sur le terme « académie du renseignement », parce que de ce choix dépendra en grande partie la forme et la dynamique de cette organisation, mais également le regard qu’on portera sur elle.
Le syndrome de la coupole et du fauteuil
L’académie désignait à l’origine le jardin où enseignait Platon. Au XVIè siècle, elle était une école supérieure au sens générique, on parlait par exemple, d’académies d’équitation. Au sens contemporain, elle désigne une société de gens de lettres, savants ou artistes, renvoyant l’image feutrée et prestigieuse des sociétés savantes, telle l’Académie française. Toutefois, le terme ainsi associé au fauteuil d’académicien ne reflète pas le nécessaire dynamisme d’un centre d’enseignement et de recherche en prise directe avec un environnement opérationnel complexe et en constante évolution.
Dans un autre registre, on parle également d’académie de billard où se réunissent les amateurs de ce jeu. Cela renvoie l’image de cercle ou d’amicale, avec l’idée d’un entre-soi peu propice à une nécessaire ouverture.
Que dire enfin du rapprochement possible avec la « Star Academy », ou le film parodique « Police Academy », qui ruinerait toute tentative de rayonnement sérieux de la part de l’établissement ? Les sobriquets sont couramment utilisés dans le renseignement pour désigner les institutions. Celui de « Starac » serait désastreux…
Ainsi, en première analyse, l’usage du terme « académie » est trop flou, et sauf à vouloir faire un centre d’étude historique ou délivrer un enseignement purement « académique », puisque tel est le terme consacré, il ne conviendrait pas à un centre moderne d’enseignement et de recherche sur le renseignement, orienté vers la réflexion stratégique et l’élaboration de méthodes opérationnelles.
D’autres choix possibles
Il existe d’autres choix d’appellation possibles pour un organisme d’enseignement dépendant de l’Etat. Les Américains ont fait celui d’université du renseignement, qui reflète assez bien la place qu’occupe l’université dans la société américaine.
En France, malgré une évolution favorable des modèles culturels, les relations entre l’université et le renseignement reposent encore sur une défiance mutuelle. L’université étant assez jalouse de son appellation, une « université du renseignement » risquerait de créer la confusion, voire de semer la « zizanie », ce qui n’est pas souhaitable.
Le terme « institut » désigne quant à lui, un établissement de recherche et d’enseignement national ou international, public ou privé. Il correspond assez bien à l’image que voudrait donner un centre d’enseignement et de recherche sur le renseignement. Cependant, on peut s’interroger sur la place d’un nouvel institut qui se trouverait coincé entre l’INHES et l’IHEDN, à l’heure où le gouvernement s’emploie à regrouper et mutualiser les ressources. En outre, les deux établissements dispensent déjà un enseignement et financent des recherches dans les domaines du renseignement et de l’intelligence économique.
Le choix raisonnable d’une école
Il reste le terme « école » qui désigne le lieu où l’on enseigne, tout autant que le courant de pensée qui en émane dès lors qu’on y pratique la recherche académique. On parle alors d’école supérieure. Bien plus qu’un simple centre de formation, une « Ecole supérieure » peut ainsi désigner sans ambigüité une institution d’enseignement et de recherche sous tutelle de l’Etat.
Dès lors, « Ecole nationale supérieure du renseignement (ENSR) » apparaît comme l’appellation la plus représentative d’une future école de renseignement.
- « Ecole nationale » signifie qu’elle a vocation à diffuser des connaissances à l’ensemble des services, quel que soit le ministère de tutelle (défense, intérieur, budget pour les Douanes, affaires étrangères, économie, etc.) ;
- « supérieure », parce qu’elle a une double vocation d’enseignement supérieur et de recherche (sans interférer avec les formations de base spécifiques à chaque institution) ;
- « du renseignement » parce que le renseignement est envisagé dans sa globalité, conformément au Livre blanc sur la défense et la sécurité.
Conclusion
La création d’une école de renseignement, dont la vocation pourrait être, selon la stratégie retenue, nationale, européenne, francophone, euro-méditerranéenne, ou interalliés, nécessite une vraie réflexion sur son appellation, car c’est l’image renvoyée par cette dernière qui déterminera la cohérence de son activité et sa réputation. Ainsi une « Ecole nationale supérieure du renseignement (ENSR) » apparaît comme le meilleur choix possible dans le contexte du Livre blanc sur la défense et la sécurité.
Ces considérations sémantiques ne doivent toutefois pas faire oublier l’essentiel qui consiste à définir des objectifs, des programmes et des méthodes d’enseignement et de recherche. Car sans contenu pédagogique ni recherche dynamique, une telle école n’aura pas de sens, donc pas d’avenir.
24 février 2009
Enjeux et limites d’une approche historienne du renseignement
Alors qu'émerge en France une recherche académique sur l'histoire du renseignement, il paraît intéressant d'en questionner les enjeux et limites au regard des besoins exprimés à travers le livre blanc sur la défense, paru en juin 2008. En clair, la question est la suivante: la recherche universitaire peut-elle se satisfaire d'une approche historienne du renseignement ?
Dans une vision fonctionnelle (à quoi ça sert?), l’intérêt du travail des historiens réside principalement dans l’apport d’une vision rétrospective des actions et des usages politiques du renseignement. L’étude historique des événements politiques, permet notamment de mettre en lumière, à travers succès et échecs, le rôle et l’apport du renseignement, ses enjeux, ses risques et ses limites. L’historien contribue ainsi à identifier des pratiques, des événements, des personnages qui constituent a priori le socle culturel du renseignement, notamment dans son rapport au pouvoir politique. L’historien dégage non seulement des événements mais également des tendances sociologiques et anthropologiques dont on peut, dans une certaine mesure, inférer des schémas fonctionnels.
Outre l'historiographie et la mise en évidence d'une identité culturelle du renseignement, l'utilité majeure de la recherche historique sur le renseignement est de mettre en évidence une connaissance réutilisable, en considérant les succès et échecs comme objets d'analyse. Une telle approche peut produire les bases d'une épistémologie du renseignement, utile à la construction d'un modèle contemporain.
Limites de l’approche historienne
Toutefois, tirer les leçons de l’histoire est certes indispensable mais pas nécessairement suffisant, principalement parce que l’historien travaille à partir d'archives d'un intérêt relatif. En effet, la plupart des décisions impliquant les services de renseignement ne font pas l’objet d’un procès verbal, et seuls subsistent généralement les documents administratifs et comptables qui ne donnent que peu de substance aux activités qu’ils révèlent. C'est pourquoi l'étude des archives disponibles, outre le décalage temporel lié à leur déclassification, ne reflète pas la réalité souvent complexe d'une prise de décision politique et stratégique, et encore moins les savoir-faire développés sur le terrain. Les agents savent combien l'administration est coupée de l'activité opérationnelle, dès lors étudier le renseignement à partir des archives administratives, c'est un peu comme vouloir expliquer le travail d'un VRP à partir de ses notes de frais : le point de vue est indispensable mais pas prépondérant.
Certes l’inertie des bureaucraties, la récurrence des problématiques et la réticence au changement, permettent de supposer une certaine continuité des organisations, lesquelles déterminent en partie le fonctionnement opérationnel des services. Mais cela ne permet pas de garantir que la description des pratiques antérieures reflète systématiquement celles d’aujourd’hui. A défaut d’une observation directe des pratiques contemporaines, la transposition temporelle reste une conjecture dont le chercheur ne saurait se satisfaire.
Une diversification indispensable
De fait, si l’approche historienne reste une porte d’entrée indispensable à la recherche sur le renseignement, elle ne saurait apporter de réponses à l'évolution du paradigme du renseignement telle que je la mets en évidence dans mes travaux. Je pense notamment au concept de "cyber intelligence" qui illustre l'émergence d'un renseignement considérant Internet non plus comme un média, mais comme un théâtre d'opérations dématérialisé. Face à ce genre de problématique, il y a peu de chance qu'on puisse trouver chez Philippe Auguste, Louis XV ou Napoléon, des modèles d'analyse adaptés aux menaces émergeantes. De fait, cette évolution paradigmatique appelle une vision prospective de préférence à une approche rétrospective tirant d'éventuelles leçons du passé. En clair, l'histoire en tant que telle n'est pas la solution à nos problèmes actuels.
Il semble par conséquent indispensable de croiser au moins trois approches scientifiques (historique, politique et méthodologique) présentées dans le tableau ci-dessous. A défaut, la recherche sur le renseignement deviendra au mieux un passe-temps pour retraités des services, au pire un pré carré académique déconnecté de la réalité.
Approches |
Objet de recherche |
Applications |
Historique |
Étude des événements, phénomènes et modèles historiques |
- Compréhension des modèles politiques et culturels - Capitalisation des connaissances (leçons de l’histoire) |
Politique |
Étude sociologique et anthropologique du rapport renseignement/décision/pouvoir |
- Compréhension des rapports fonctionnels - Elaboration de modèles - Formation des décideurs |
Méthodologique |
Étude des théories et pratiques : méthodes, techniques et outils |
Elaboration de modèles théoriques et/ou optimisation des pratiques |
Trois approches scientifiques du renseignement
13 novembre 2008
Quand l'Etat externalise la surveillance de l'opinion
L'Etat français serait-il en train de privatiser le renseignement politique qui était jadis le rôle des Renseignements généraux?
Un singulier appel d'offre du ministère de l'éducation nationale et du ministère de l'enseignement supérieur, intitulé "Veille de l'opinion", pour un montant de 220 000 euros hors taxe, vient d'être publié au JO. On peut lire dans le cahier des clauses particulières, que la mission consiste notamment "à identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l'opinion, à repérer les leaders d'opinion, les lanceurs d'alerte et analyse leur potentiel d'influence et leur capacité à se constituer en réseau (...) à alerter et préconiser en conséquence (...) La veille sur Internet portera sur les sources stratégiques en ligne: sites "commentateurs" de l'actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques, etc."
Il s'agit en l'état d'une véritable mise sous surveillance ouverte et officielle des personnels de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur, qui n'est pas sans poser la question de sa légitimité démocratique. Que signifie en effet "repérer les leaders"? Qu'entend-on par "préconiser en conséquence? Quel usage fera-t-on de telles informations? Ces questions mériteraient une réponse digne du pays des droits de l'homme.
J'ai donc bon espoir que cet appel d'offre illustre non pas une volonté du gouvernement, mais une dérive de la part des personnes en charge de sa rédaction, et qui dans un moment d'égarement orwélien, se seront cru autorisées à mettre en péril le droit de chaque citoyen à s'exprimer librement.
16 juillet 2008
Académie du renseignement: une simple idée?
Le livre blanc sur la Défense proposait en juin dernier, la création d'une académie du renseignement. On ne pouvait que se réjouir d'une telle nouvelle qui marquait une réelle avancée vers la reconnaissance d'un besoin de formation dans la communauté française du renseignement. Il semble toutefois, à la lecture du dernier Intelligence Online (n°574), que cette académie "reste à ce jour une simple idée de Francis Delon (du SGDN) et de Jean-Claude Mallet, qui doit se concrétiser" et que seul son objectif ait été défini, visant à permettre aux acteurs de la communauté du renseignement d'échanger leur expérience. ( www.intelligenceOnline.fr).
Depuis quelques années, le renseignement fait face à un changement de paradigme, dû non seulement à l'évolution géopolitique, mais également à d'autres facteurs comme la mondialisation, l'émergence de la société de l'information notamment via Internet, de menaces multiples et complexes, la liste n'est pas exhaustive. Ce changement de paradigme se traduit par de nouveaux défis dans le domaine des processus de production de renseignement. Or le renseignement français s'est construit sur des modèles méthodologiques et culturels qu'il faudrait aujourd'hui repenser. Seul un programme de recherche (et non une simple évaluation administrative), permettrait de mesurer l'efficacité des processus actuels, et de mettre en place de nouvelles méthodes ainsi que les programmes de formation adaptés.
On a trop souvent tendance à croire qu'un outil permet de pallier les carences méthodologiques, alors que les problèmes sont avant tout humains. Le livre blanc ne s'y trompe pas lorqu'il parle de formation et de capital humain. Cependant les programmes de formations ne peuvent découler de la seule formalisation d'un savoir empirique. L'exemple de l'EIREL est là pour nous le rappeler: faute d'une réflexion et d'une recherche académique, l'enseignement dispensé n'était fondé sur aucun modèle si ce n'est celui du cycle du renseignement, dont on sait qu'il est obsolète. Les instructeurs, hommes de terrain valeureux et dévoués, n'avaient malheureusement aucune formation pédagogique, et ne possédaient pas les connaissances théoriques indispensables à la formation au renseignement. L'EIREL formait tout au plus des techniciens et des opérateurs, et la théorie s'arrêtait à l'énoncé de quelques maximes, Blaise de Montluc en tête.
La recherche académique doit permettre d'élaborer de nouveaux modèles et de les expérimenter en situation. De ces nouveaux modèles, développés à partir de l'observation des acteurs, de leur témoignage, de leurs idées, et des travaux de recherche touchant d'autres domaines, découleront de nouvelles méthodes, de nouveaux outils, et probablement une nouvelle culture du renseignement.
En ce sens, l'académie du renseignement ne doit pas être réduite à une communauté de pratiques confidentielles, elle doit au contraire être un lieu de recherche et de réflexion transversales et pluridisciplinaires, où se rejoindront praticiens, universitaires et philosophes, afin de faire émerger et de valoriser une connaissance et des pratiques modernes de renseignement.
18 juin 2008
Livre blanc : Création d'une académie du renseignement
Dans mon précédent billet, j'appelais de mes vœux une prise en compte à la fois humaine et technique du renseignement, ainsi que la mise en œuvre d'un système de formation et de recherche adapté.
Le Livre blanc sur la défense, dans son chapitre 8 "Connaître et anticiper", constitue un véritable tournant pour la politique française de renseignement. Il semble en effet, que la commission soit allée très loin dans la réforme, laquelle prévoit notamment une réorganisation complète du système de renseignement, dont l'organigramme se recentre sur le Président de la République via un Conseil national du renseignement. Il s’agit là d’une rupture historique puisque les présidents de la Vème République se tenaient traditionnellement éloignés des services, au nom d’une méfiance généralement doublée de mépris, quand ce n’était pas par simple indifférence.
Il est heureux de constater qu’en matière de ressources humaines, le livre blanc prévoit également un renforcement des effectifs, et notamment une ouverture du recrutement sur les universités et grandes écoles, mais surtout la création d'une académie du renseignement, au sein de laquelle seront formés, en formations initiale et continue, l'ensemble des personnels d'une filière (enfin) revalorisée.
On notera également le souci exprimé par le Président de la République, de maîtriser l'information et la connaissance dans un cadre stratégique coordonné et cohérent. Signal fort dans la relation information/décision, "la maîtrise de l'information s'appliquera au niveau stratégique, c'est à dire au niveau des hauts décideurs civils et militaires, au niveau des théâtres d'opération et sur le terrain." Autrement dit, le Président de la République appelle les décideurs à prendre en compte le renseignement dans leur processus de décision. Une telle évolution, par essence culturelle, suppose corolairement de former des futurs décideurs au management de l'information et de la connaissance.
Le Livre blanc fait naturellement l'objet de critiques, notamment au sein de l'opposition qui a souligné le danger de concentrer ainsi le renseignement au service du président. Il est vrai qu'ainsi envisagée, la réforme du renseignement apparaît, et c'est là une profonde innovation, comme une sorte de contrat de confiance entre le Président de la République et la nation. On peut dès lors regretter que le contrôle des activités de renseignement soit assuré par des autorités administratives dites "indépendantes". Toute administration étant par nature dépendante du pouvoir politique, comment ne pas légitimement douter d'un tel dispositif comparativement à un contrôle parlementaire dûment habilité ?
De fait il existe un risque d’instrumentalisation politique du renseignement, comme l’a montré l'exemple américano-britannique en Irak, aux dépens de la démocratie. Cependant l'argument de la concentration des pouvoirs doit être pesé à l'aune de la réalité politique et stratégique qui s'impose à nous. Le défi actuel consiste ainsi à considérer l'information non plus comme une fin en soi ou un attribut du pouvoir (être politiquement puissant), mais comme un instrument opérationnel du pouvoir (être capable). Tel est du moins l'esprit du Livre blanc, et de l'usage qui en sera fait dépendra évidemment la valeur réelle de ce document.
29 mai 2008
Renseignement français : les origines d'une culture négative
L’amiral Lacoste écrit dans ses mémoires (Un amiral au secret, Flammarion, 1997) : « En dépit de mes efforts et de ma volonté de dialogue, je n’ai pu modifier le climat général de méfiance et d’incompréhension si caractéristique de la conception qu’on a en France des services de renseignement. Pour une majorité de nos concitoyens, cela relève de l’ignorance teintée d’un rejet pour tout ce qui est secret…».
(…) en franchissant le seuil de l’interdit, l’espion franchit la frontière entre l’apparence et la réalité, le Miroir aux espions de John Le Carré ou la diagonale du double de Constantin Melnik (Un espion dans le siècle, Plon, 1994). Il renvoie à de troublantes pulsions, entre le désir et la peur, entre le plaisir et la honte, ôtant à chacun le choix de l’indifférence.
…
Le rejet de l’espion émanerait-il d’un clivage entre civils et militaires ? Par une sorte d’ironie de l’histoire, l’espion n’est pas plus apprécié chez les soldats français que dans la société civile. Car la tradition militaire condamne l’espionnage et l’espion est publiquement désavoué.
…
A partir des années soixante, l’emploi du terme « barbouze » renvoie l’espion à l’image confuse et ambiguë des services d’ordre de certains partis politiques : « Des barbouzes recrutées au sein du SAC jetteront le discrédit sur l’Etat et sur l’idée même des services secrets », précise Constantin Melnik.
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Il faut attendre la guerre froide, source d’inspiration d’une littérature et d’une filmographie importante, pour que l’espion trouve un peu de légitimité.
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Cette littérature aura cependant pour conséquence d’alimenter le fantasme collectif dans une dialectique ambiguë, entre le rejet et la fascination. Alain Dewerpe (Espion, une anthropologie historique du secret d’Etat contemporain, Gallimard, 1994) souligne ainsi qu’entre « aventures imaginaires qui se veulent plus vraies que la vérité et épisodes vécus qui semblent plus imaginaires que l’imaginaire : nulle part ailleurs, la limite entre l’ordre du réel et celui de la littérature n’est aussi floue ».
…
En France, le renseignement est méconnu non seulement du public, mais également des média, des hommes politiques et jusqu’aux scientifiques, qui évitent ce champ de recherche difficilement exploitable en raison de la faiblesse bibliographique et de la nature essentiellement secrète de cette activité.
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L’Etat et ses représentants, lorsqu’ils ne maîtrisent pas la culture du renseignement, peuvent devenir des émetteurs d’ordres ambigus. Ils laissent alors aux agents l’initiative de traduire leur volonté politique, avec un risque d’erreur d’autant plus grand que le recours à l’action illégale suggère un usage oral empreint d’euphémismes et de mots couverts, forme de « pudeur hypocrite », selon Constantin Melnik (Des services très secrets, De Fallois, 1989), face à l’acte inavouable.
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La culture du renseignement français sera longtemps tributaire d’une morale intellectuelle héritée du siècle des Lumières. La méfiance, le dégoût et la fascination semblent ancrés dans l’inconscient collectif. Dans cette dialectique quasi freudienne, entre « totem et tabou », il semble difficile pour le renseignement de se frayer un chemin vers la reconnaissance. Encore très improbable sur le plan socio-culturelle, cette reconnaissance semble cependant émerger au niveau politique. L’hommage rendu par le chef de l’Etat le 13 juillet 2002 aux agents de la DGSE, ainsi que sa visite officielle à la DRM (Direction du renseignement militaire) et au COS (Commandement des opérations spéciales) en septembre 2002, constituent une première dans l’histoire de la République.
…
Franck BULINGE - Défense nationale, décembre 2004
La recherche française sur le renseignement, une utopie?
La communauté américaine du renseignement semble avoir pris la mesure des nouveaux défis auxquels doit faire face l’analyse de renseignement. Après un colloque international organisé en 2005 par l’association de recherche Mitre, financée par le gouvernement (http://www.mitre.org/), un rapport intitulé "The Future of Intelligence Analysis" a été publié en mars 2006, par le Center for International and Security Studies at Maryland (CISSM), sous l’égide du Directeur adjoint du National Intelligence for Education and Training, Université du Maryland. En voici quelques extraits, le rapport étant disponible sur http://www.cissm.umd.edu/ (pdf)
“This study contains the findings and recommendations of the Future of Intelligence Analysis Project, an eighteen-month effort that explored what must be done to provide the US government with an effective intelligence analysis capability in the future.”
(...)“The project focused on intelligence analysis and organized its research around the themes of analyst education, recruitment, training, management, organization, and retention”
(...)“The report concluded that, if current practices continue, the intelligence community (IC) of 2020 will experience an imbalance between the demand for effective overall intelligence analysis and the outputs of the individually-oriented elements and outlooks of its various analytic communities.”
(...)“The next few years are critical because the present time offers a rare opportunity for implementing significant changes to improve the effectiveness of the intelligence enterprise.”
(...)“Overall, this report calls for an “integrated culture” across the intelligence community in order to provide the nation with the analytic outputs that the coming environment will require. The project’s findings fall into four broad categories: those dealing with IC culture; those pertaining to analyst leadership, management, and career dynamics; those concerning education and training; and those dealing with implementation strategies.”
(...)“With regard to education and training, the report’s seventh finding identifies a crucial need to develop education and training programs that not only improve analysis directly but also professionalize the analytic workforce.”
Ce projet montre l’importance accordée par les Etats-Unis à l’analyse de renseignement, alors qu’en France, il n’existe à ce jour aucune initiative officielle sur la question. Or l’analyse est au cœur du processus de construction de connaissance, et elle intéresse aussi bien le gouvernement (SGDN, CIR), les services de police (DST, RG, UCLAT), les armées (DRM, DPSD, Gendarmerie, DGSE), que les magistrats instructeurs, les spécialistes de l’IE, les risk managers, les fondations et les "think tanks"…
Peut-on aujourd’hui encore, se passer d’une recherche et d’un enseignement à la fois scientifiques et opérationnels? C'est pour répondre à cette question, que j'ai décidé de rédiger un mémoire d'habilitation à diriger des recherches, au sein de l'université de Toulon.
"The Future of Intelligence Analysis" (pdf)
