12 mars 2009
Cyber-renseignement: vers une agence nationale?
En 1992, Neal Stephenson publiait « Le samouraï virtuel » (titre original : Snow Crash), roman duquel est née le concept de métavers et d’avatar dont s’inspireront les concepteurs de Second Life né en 2003. Dans un ouvrage intitulé « Guerre dans le cyberespace », paru en 1995 aux éditions La Découverte, Jean Guisnel évoquait les « premiers guerriers du cyberespace », faisant figure de précurseur, du moins en France. Son chapitre sept, intitulé « L’âge d’or des cyberflics », explorait des menaces émergentes sur le net, dont l’islamisme et les néonazis, tandis que le chapitre huit traitait de la guerre de l’information. 14 ans après la parution de cet ouvrage, qu’en est-il de ces menaces et quelles ont été les mesures prises pour développer le cyber-renseignement ?
De l’OSINT au cyber-renseignement
Jusqu'à présent, on considérait Internet plutôt comme un « méta-média » par lequel on pouvait collecter de l'information « ouverte » et pratiquer « l’open source intelligence » (OSINT). Cependant, le Web 2.0 a entraîné une mutation des usages en faisant d'Internet un lieu de communication caractérisé par son interactivité. Ainsi l'internaute n'est plus simplement un consommateur d'information, il est devenu un producteur bénéficiant d'une diversité de moyens sans commune mesure avec la première génération du web.
Le concept de cyber-renseignement marque un changement de paradigme dans l’utilisation d’internet. On évolue ainsi de l’OSINT vers le cyber renseignement où internet représente un espace stratégique au sein duquel interagissent de multiples acteurs (islamistes, néonazis, sectes, mafias, etc.). Une nouvelle forme de menace est clairement perçue par les autorités qui doivent réagir en créant des unités de cyberagents capables de se mouvoir sur Internet et notamment dans les mondes persistants (Second Life et jeux multi-joueurs en ligne), d’y collecter des informations, de les analyser, et de développer des stratégies et des méthodes tactiques.
La France prend-elle du retard ?
En France, où paradoxalement le phénomène Internet a été relativement long à démarrer, chercheurs et services de renseignement se sont très vite mis au travail pour produire des méthodes et des outils qui n’avaient rien à envier à nos alliés anglo-saxons. Ainsi l’ouvrage de Jean Guisnel reflétait-il fidèlement le savoir-faire de nos services dès le début des années 90.
Toutefois, si les services francais ont été parmi les premiers à s’intéresser au phénomène, on peut penser qu’ils n’ont pas pris la mesure de la mutation du Web 2.0, et même qu’ils ont pris du retard quant à la manière de l’appréhender. Parmi les raisons qui pourraient expliquer cette hypothèse, citons les difficultés que rencontre la recherche en matière de traitement de l’information non structurée, mais également l’absence d’une recherche interdisciplinaire centrée sur les pratiques de cyber-renseignement.
Une autre raison de ce retard tient à mon avis au fait que la plupart des services mettent en œuvre leurs propres unités de veille sur Internet ce qui, même en supposant qu’elles assurent une coordination entre elles, ne peut manquer d’entraîner un phénomène d’atomisation des ressources et des pratiques préjudiciable à une dynamique de développement cohérente. Cette situation se trouve accentuée par le fait que de telles structures, au regard de la culture opérationnelle des services, sont considérées au mieux comme une activité de support, où ne seront affectés a priori, que les personnels passionnés ou « mis au placard».
Vers une agence nationale de cyber-renseignement ?
Ces deux dernières années ont vu augmenter le nombre d’articles de presse consacrés à la menace islamiste sur Internet, signe que la menace est devenue plus palpable, voire plus réelle aux yeux du pouvoir politico-médiatique. De fait, elle est évoquée dans le Livre blanc 2008, et l’on note une série d’interventions remarquées de la ministre de la défense sur cette question. Deux dossiers ont par ailleurs été consacrés à la cybercriminalité et à la cyberguerre dans la revue Défense nationale et sécurité collective, ainsi que dans les Cahiers de la sécurité (1). Ainsi, bien que l’on manque encore de visibilité conceptuelle, de méthodes et d’outils pour appréhender ce nouvel espace géopolitique, il ne fait aucun doute que le cyber-renseignement devrait, si ce n’est déjà le cas, devenir l’une des priorités des services français.
La meilleure stratégie consisterait dès lors à créer une agence de cyber-renseignement dans laquelle seraient fusionnées les unités actuellement pilotées par les différents services, à l’instar du renseignement électromagnétique (SIGINT) et du renseignement spatial (IMINT). Il s’agira dans le même temps de former les futurs cyberagents sur la base d’un programme commun, élaboré dans le cadre d’une politique de recherche centrée sur les méthodes, outils et pratiques de cyber-renseignement. Un vrai challenge en somme, puisqu’il faut rapidement construire et/ou synthétiser des connaissances afin de les transmettre aux professionnels, alors même que le cyberespace est en constante évolution.
(1) Voir notamment : Défense nationale et sécurité collective de mai 2008, « De la cybercriminalité à la cyberguerre » (128 pages), préface de la ministre de la défense ; les Cahiers de la sécurité n°6, octobre-décembre 2008, « La criminalité numérique » (172 pages), édités par l’INHES.
20 août 2008
Intelligence, epistemology and the sex of angels
Many authors are asking if intelligence might be considered as a science, “art and science” or tradecraft. My opinion is that the debate may be more than clarified through epistemological point of view.
Is intelligence a science? Certainly not if we consider a science is a discipline that generates theories and "universal" knowledge. However, intelligence may be considered as a set of methods and techniques that have been empirically developed and are currently used by communities of practices. In that case it is possible to assess the scientific nature of intelligence in order to distinguish both art and science as parts of a same model. At least, intelligence as a tradecraft may be studied through the lens of science, in order to assess the scientific value of methods, tools and individual skills.
So it seems to be of main interest, not to discuss the sex of angels, but to study intelligence following an epistemological approach, since analysts must question the nature of reality, the nature of knowledge and the way they use to get it. They must question the choice of posture they make vis-à-vis the object they analyze: Is reality just ontological facts? Are facts determined with causes and effects? Are there intentions behind facts? What is own analyst’s intention: to observe, explain or build a theory?
To answer these questions is the role of epistemology which studies the nature of scientific knowledge and permits to assess relevance and reliability of empirical methods and practices. Far from a semantic exercise, epistemology may give practical issues on the use of intelligence in decision making, as well as it can for example, explain and predict intelligence failures. Then epistemology is not just a philosophical debate on the limits of induction and probabilities, and since Popper is but one philosopher among others, analysts are not supposed to read the whole epistemological literacy, which may appear a little bit boring from the operational point of view. However analysts should understand clearly the consequences and the limits of the paradigms they use, most of the time without knowing them.
In that way, the concept of “operational epistemology” should soon emerge as a key course in intelligence education and training programs.
05 août 2008
Une nouvelle loi pour les archives
La nouvelle loi sur les archives a été adoptée le 1er juillet 2008 et publiée au Journal officiel le mercredi 16 juillet 2008. L’article 17 de cette loi modifie profondément les articles L 213-1 et L 213-2 du code du patrimoine, relatif à la communicabilité des archives publiques (pour des extraits de la nouvelle loi, voir la page Communicabilité des archives de la défense).
Le délai commun de 30 ans pour la consultation des archives publiques n’existe plus. Celles-ci sont immédiatement communicables, à l’exception cependant de documents engageant des secrets protégés par la loi .
Pour une part des documents conservés au SHD, ces dispositions se traduisent de la manière suivante :
- Documents classifiés
Quel que soit leur niveau de protection (confidentiel défense, secret défense ou très secret défense), les documents classifiés ne peuvent être communiqués avant un délai de 50 ans. Ce délai est porté à 100 ans si leur communication est de nature à porter atteinte à la sécurité de personnes nommément désignées ou facilement identifiables.
Lire la suite... sur le site du Service historique de la défense
21 juillet 2008
Analyste et décideur : deux approches de l’infoconnaissance
Henry Mintzberg (1998) évoque le fait que le manager, dans son rôle d’agent de liaison, construit son propre réseau d’information au sein duquel il échange de l’information informelle à laquelle il attache une importance prioritaire par rapport à l’information issue de l’analyse. Mintzberg précise que le manager est orienté vers l’action de préférence à la réflexion, comme le montrent ses travaux de recherche. Cela posé, on perçoit deux facteurs de distanciation entre l’analyste et le décideur :
- Selon Mintzberg, « il est clair que le manager ne se meut pas dans un monde systématique et ordonné, soumis à une méthode intellectuelle, fumant sa pipe dans une retraite de montagne en analysant les problèmes »
- Leur niveau d’accès à l’information est différent. Chacun échange de l’information qui relève de son niveau fonctionnel. Au top management, le dirigeant échange des informations d’ordre politique, tandis qu’au niveau subalterne, elles sont d’ordre opérationnelles ou technique. Il semble que chacun ne capte et/ou retienne que l’information qu’il est censé exploiter à son niveau.
L’information du dirigeant émane d’une sphère interrelationnelle confidentielle, où chacun est censé connaître la totalité de son domaine, tant sur le plan stratégique qu’informationnel. La qualité même de manager suppose une intelligence supérieure de l’environnement, autrement dit une vision globale et anticipative basée sur sa capacité d’infoconnaissance, mais également sur ses croyances. A ce niveau, la fiabilité de l’information, échangée dans un contexte élitiste, semble irréfutable, alors même que les codes de communication adoptés, généralement très elliptiques, ne garantissent pas la même clarté qu’un rapport d’analyse.
Je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement avec l’ouvrage de Jacques Lauriol (1998), qui passe en revue la littérature relative à deux notions très intéressantes : les prototypes et schémas, qui pourraient compléter la réflexion qu’inspire Mintzberg sur le couple analyste décideur.
Un prototype constitue une sorte de construit mental abstrait qui peut être considéré « as a sort of coherent network of though about something or somebody, that might be important to a manager (Sims & Gioia, 1986)».
Un schéma est « a cognitive structure that represents organized knowledge about a given stimulus – a person, a situation – as well as rules that direct information processing… In essence a schema provides observers with a knowledge base that serves as a guide for the interpretation of information, actions and expectations » (Lord & Foti, 1986, cites par Lauriol).
Il est intéressant d’associer la notion de prototype à un mode de pensée managériale, tandis que la notion de schéma s’apparenterait à la démarche cognitive de l’analyste. Deux univers socio-cognitifs semblent ainsi devoir cohabiter, chacun produisant des représentations sociales qui ne sont pas toujours compatibles entre elles, surtout lorsqu’elles sont construites séparément. C’est d’ailleurs l’un des défis de l’analyste que de transmettre une représentation susceptible sinon de remplacer celle du décideur, du moins de l’influencer durablement. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle les décideurs préfèrent le renseignement brut, parce qu’ils se l’approprient plus aisément que la pensée d’un collaborateur. L’une des solutions réside dans la construction collective d’infoconnaissances au sein dispositifs ad hoc (war room ou decision room par exemple), qui favorisent l’apprentissage organisationnel et l’émergence de représentations sociales partagées par toutes les parties prenantes.
MINTZBERG H. (1998), Le Management, Voyage au centre des organisations, EYROLLES, Editions d’Organisation
LAURIOL J. (1998), La décision stratégique en action, une perspective socio-cognitive, L’Harmattan
SIMS H.P., GIOIA D.A. (1986), The Thinking Organization, Josey Bass Publishers
LORD R.G., FOTI R.J. (1986), Schema Theories, Information Processing and Organizational Behavior, in SIMS & GIOIA (1986)
16 juin 2008
Mémoire de recherche sur le renseignement
Le livre blanc sur la défense qui sera publié demain, donne selon les médias une place importante au renseignement. C'est un progrès indéniable par rapport au livre blanc de 1994 qui n'abordait que marginalement la question. On attend avec impatience de lire en détail les propositions faites dans ce domaine, mais il apparaît d'ores et déjà que l'effort pricipal devrait porter sur les moyens de recueil notamment techniques.
Espérons toutefois que ce rapport prévoit la mise en place d'un dispositif moderne d'analyse, comprenant notamment un programme de formation adapté, mais également un programme de recherche orienté aussi bien vers les technologies que vers les sciences sociales. Que serait en effet le renseignement fourni pas les capteurs sans une capacité humaine d'analyse s'appuyant intelligemment sur des technologies adaptées?
Le renseignement français repose sur un paradigme qui date de la seconde guerre mondiale. Pour des raisons historiques et stratégiques, il n’a pas tiré les leçons de la guerre froide, et la guerre du Golfe fut un révélateur brutal de son obsolescence. La réforme du renseignement français a véritablement débuté suite à l'affaire du Rainbow Warrior (voir les articles sur Michel Rocard et Claude Silberzahn). Le problème est de savoir sur quel paradigme repose cette réforme. L’absence de recherche académique laisse malheureusement présumer un renouvellement du vieux paradigme fondé sur un cycle du renseignement obsolète et quelques maximes mûries dans les popotes du renseignement militaire (lire Dewerpe). Pour l’anecdote, je me rappelle le cours d’analyse d’un colonel parachutiste qui nous expliquait avec vigueur la percée soviétique sur le glacis européen. Je passe sur les visions xénophobes aux relents post coloniaux… Certes les temps ont changé et les services recrutent des candidats issus de Science Po, mais le prestigieux diplôme ne suffit pas pour faire un bon analyste.
Alors que les Américains développent des recherches d’une grande richesse sur l'analyse de renseignement (https://analysis.mitre.org/proceedings/), il m’a paru indispensable de prendre le risque, parallèlement aux travaux balbutiants de quelques courageux historiens, d’une recherche sur la méthodologie et l’épistémologie du renseignement au regard des enjeux actuels.
J'ai donc le plaisir de signaler aux lecteurs la préparation d'un mémoire de direction de recherche centré sur le renseignement. L'idée générale de ce mémoire est résumée dans son titre provisoire : Le renseignement comme objet de recherche scientifique
Dans une première partie, je traiterai du cadre empirique du renseignement, c'est-à-dire la manière dont il a été théorisé par la communauté du renseignement au fil des pratiques. Je décrirai notamment le cycle comme base méthodologique et montrerai la construction du paradigme scientifique qui le sous-tend.
Dans la seconde partie, je montrerai les limites de ce modèle empirique, qui ont notamment émergé avec la fin de la guerre froide et le nouvel ordre mondial. Puis je dresserai un état de l’art de la recherche, notamment anglo-saxonne, et je passerai en revue les publications afin d'analyser les problématiques de recherche, en incluant mes propres travaux.
Dans une troisième partie, après avoir analysé les faiblesses du système français, et montré les enjeux de la recherche dans le domaine du renseignement (et corolairement de l'intelligence économique), je proposerai de définir un projet national de recherche.
La soutenance de ce travail devrait être programmée en octobre ou novembre, si tout va bien, à l’université de Toulon.
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10 juin 2008
The International Association For Intelligence Education
« IAFIE was formed in June 2004 as a result of a gathering of sixty plus intelligence studies trainers and educators at the Sixth Annual International Colloquium on Intelligence at Mercyhurst College in Erie, Pennsylvania. This group, from various intelligence disciplines including national security, law enforcement and competitive intelligence, recognized the need for a professional association that would span their diverse disciplines and provide a catalyst and resources for their development and that of Intelligence Studies.”
http://www.iafie.org/index.php
Note the fourth annual IAFIE conference on June 23-25, 2008, at the Naval Postgraduate School in Monterey, California. The theme will be “Creating Intelligence Studies Education Programs and Academic Standards”.
Next to this conference, will be the 10th Annual International Colloqium on Intelligence, sponsored by IAFIE, Proteus USA and U.S. Army War College, 4-7 August 2008, in East Hartford, Connecticut. The theme will be “The Role of Research in Intelligence Studies”.
