28 mars 2009
Claude Faure : Aux Services de la République, du BCRA à la DGSE
Paru en 2004 chez Fayard, cet ouvrage est une référence incontournable sur l’histoire politique du renseignement extérieur français. Claude Faure, entré au SDECE en 1972, a quitté la DGSE en 2002, et se consacre aujourd’hui à l’étude historique du renseignement. Alliant l’expérience du terrain à de vraies qualités d’historien, il est un exemple de synthèse entre théorie et pratique, dont devraient nécessairement s’inspirer les responsables de la future académie du renseignement.
L’ouvrage de Claude Faure est une somme : 800 pages, 31 chapitres d’une écriture limpide et d’une lecture passionnante. L’analyse historique des archives est enrichie par une vision de l’intérieur, ainsi que par le travail d’enquête mené par l’auteur auprès de personnalités politiques et d’acteurs de premier plan.
L’originalité de l’ouvrage repose sur l’analyse historique des services entreprise à travers les structures et les acteurs, où chaque changement de responsable, ministre, directeur de cabinet ou de service, est envisagé de manière systémique. L’ouvrage nous éclaire ainsi sur les relations entre les SR et les gouvernements qui se sont succédé, constituant de fait la première étude sociopolitique du renseignement français. Sa précision est suffisante pour l’envisager comme une sorte de Who’s Who de la communauté française du renseignement.
Ceux qui savent lire entre les lignes apprécieront par ailleurs la finesse de l’auteur lorsqu’il « ne souligne pas » les inévitables défauts de ces institutions, qu’il connaît forcément pour les avoir vécus. On ne résiste pas à l’anecdote (p.573) de ce chef de poste qui se sentant oublié par le Service, « a envoyé à la Centrale, un jour de 1994, ce message ironique et bien sûr chiffré comme les autres : « Ouh, ouh ! Il y a quelqu’un ? » A Paris, on avait ri jaune… »
Un chapitre particulièrement intéressant est consacré aux « gardiens du temple », autrement dit le réseau « Stay Behind », structure clandestine de l’Alliance Atlantique sur laquelle peu de choses ont été écrites, et sur laquelle il y aurait pourtant beaucoup à dire.
En résumé, je recommande vivement cet ouvrage aux étudiants et chercheurs désireux d’une base solide pour étudier la culture française du renseignement. Ils le complèteront opportunément avec celui d’Olivier Forcade « La république secrète, Histoire des services spéciaux français de 1918 à 1939 », couvrant ainsi pratiquement toute l’histoire du renseignement français au XXème siècle.
Pour conclure, disons sans détour que Claude Faure a placé la barre très haut, et c’est heureux. On s’éloigne (enfin) des publications commerciales plutôt médiocres émanant de pseudo-centres de recherche ou d’auteurs plus ou moins sérieux.
20 novembre 2008
Renseignement Humain, sécurité et management
De Frédéric Caramello aux Editions Lavauzelle, avril 2008
Un ouvrage atypique que celui de Frédéric Caramello. Dans un mélange de connaissances empiriques et de citations philosophiques, l'auteur nous livre quelques 450 pages d'expérience, d'études et de réflexion personnelles. Ancien militaire, spécialiste de la vulnérabilité des personnes, Frédéric Caramello esquisse ce qui pourrait bien devenir un traité du renseignement humain.
On pourrait presque dire et ce n'est pas le moindre mérite de cet ouvrage : "enfin un militaire qui ne raconte pas ses mémoires mais qui formalise son savoir". L'ouvrage sera donc utile aux professionnels comme aux étudiants et aux chercheurs. Ces derniers le prendront a priori comme un recueil d'expérience de terrain, auquel ils pourront à l'envi confronter les théories des sciences humaines et sociales. C'est du moins de cette façon que je compte exploiter ce travail remarquable, en liaison étroite avec son auteur.
Cet ouvrage vient à point nommé pour alimenter un mouvement émergent de recherche universitaire sur le renseignement, auquel sont associés historiens et politologues d'une part, et d'autre part les sciences de l'information et de la communication (laboratoire I3M de Toulon). Une recherche en sciences humaines et sociales qu'appelait de ses voeux le Président de la République à travers le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale.
24 juin 2008
Constantin MELNIK, Les Espions, Réalités et fantasmes
"Moustache foireux tourne en gens-de-lettres". Cette première phrase du roman de Volkoff, "Le Retournement", semble devoir s'appliquer au dernier livre de Constantin MELNIK, publié aux éditions Elipses. Au sortir de phrases interminables, à la ponctuation rare et aux accents (inutilement) corrosifs, que reste-t-il de la lecture de cet ouvrage? Osons le dire fut-ce à contrecoeur: pas grand chose, sinon une impression de monologue dans lequel l'auteur ne parvient pas à éclaircir sa posture: est-il historien, philosophe ou autobiographe?
Constantin MELNICK nous avait pourtant habitués à une meilleure littérature. Au fil de pages qui semblent se répéter de manière ennuyeuse, comment ne pas être déçu par l'emphase d'une nostalgie russophile du "Grand Jeu", doublée d'une ironie mordante et de phrases assassines à l'encontre la communauté occidentale du renseignement? Qualifier par exemple, les ouvrages de Christopher Andrew de délirants, n'est-il pas déplacé sans un minimum d'explication? Qualifier la guerre psychologique française d'"immense fumisterie", ou se demander si les Américains sont "doués pour le renseignement", tout en glorifiant les services russes de Vladimir Poutine, n'est-ce pas un peu simpliste? Ecrire que l'intelligence économique française donne l'impression d'un "autobus bariolé d'inscriptions multicolores et absconses mais roulant sans pneus", où le "renseignement et la sécurité au profit des entreprises (...) [est] noyé dans un pathos charabiesque par des zélateurs ne connaissant d'habitude ni le renseignement ni l'économie", apporte-t-il quelque chose de constructif?
Au dernier opus de ce témoin historique et admirable, on préférera "Mille jours à Matignon" (témoignage historique) ou "un espion dans le siècle" (succulente autobiographie), ou encore et parce que c'est les vacances, "Des services très secrets" (roman réaliste)... en attendant un vrai travail d'historien sur les archives du KGB ?
30 mai 2008
Alain DEWERPE, Espion, une anthropologie historique du secret d’Etat contemporain
Paru aux éditions Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1994
Je ne pouvais pas débuter cette rubrique sans une présentation d’un ouvrage fondamental pour la recherche sur le renseignement. Alain Dewerpe est directeur de recherche à l’IHESS, il se dit outsider vis-à-vis du monde du renseignement, et se livre à une lecture critique de la documentation publique. La recherche ouverte est ici appliquée à la manière des scientifiques : rigoureuse, foisonnante, toujours maîtrisée, et finalement fondue dans un texte dense, vif et riche. Rien n’est laissé au hasard, pas de place pour la spéculation, encore moins pour les vérités toutes faites.
Autant le dire, résumer cet ouvrage est impossible. L’auteur passe pratiquement tout en revue, à la lumière de documents historiques, d’articles de presse, de romans et de films : le mal nécessaire, la guerre de l’ombre, le soupçon civique, l’équipe clandestine et le métier de seigneur, l’érudition d’Etat, les drames du rôle, le scandale de la révélation… autant de titres porteurs de sens, et caractéristiques du style de l'auteur. Une analyse fine, sans concession mais toujours neutre. Aucune révélation, sinon celle du secret même du renseignement, inqualifiable, presque banal, et pourtant si présent à chaque page de l’ouvrage. On tient ici la preuve de ce que l’information ouverte représente bien l’essentiel de la connaissance, y compris s’agissant d’un univers aussi fermé que celui du renseignement. Mais l’auteur ne démontre-t-il pas a contrario, que la révélation est au cœur même du secret ?
A lire et relire sans réserve, par les chercheurs et lecteurs avertis, désireux d’un regard vraiment intelligent sur le monde du renseignement.
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The Spy, an Anthropology of the Contemporary Secret of State. Alain DEWERPE, 1994
I could not begin this book review, without presenting a fundamental work for research on intelligence. Alain Dewerpe is research director with the IHESS. He is an outsider with respect of the IC. But his work rests on a critical reading of public documentation. Open research is applied here to the manner of the scientists: rigorous, plentiful, always controlled, and finally melted in a dense, sharp and rich text. Nothing is left randomly, and there is no place for the speculation, even less for dogmatism or ideology.
To summarize this work is impossible. The author passes every issue in review, in the light of historical documents, of press articles, novels and films. No revelation, except that of the secrecy of intelligence itself, almost banal, and yet so present at each page of the book. One has here the demonstration that open information represents the essence of knowledge, including in a universe as closed as that of intelligence. But doesn't the author show that the revelation is the counterpart of the secrecy?
A book intended for the researchers and readers informed, who wish to have a really intelligent glance on the world of the information.
