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Le numéro 76 de la revue Hermès s’intitule « Le renseignement, un monde fermé dans une société ouverte » (éditions CNRS). C’est un numéro historique au sens où, pour la première fois, le Centre national de recherche scientifique accorde  au renseignement  une place comme objet de recherche.

C’est en 2014 que mon collègue et ami Nicolas Moinet m’a proposé de contacter Dominique Wolton, directeur de la revue Hermès. Il souhaitait mettre en valeur mon travail et surtout la nécessité et l’importance de développer la recherche appliquée sur le renseignement, comme je l’avais défini dans mon mémoire d’habilitation à diriger des recherches dont il fut le directeur. Merci donc à toi, cher Nicolas, pour ton infatigable optimisme!

De fait, il faut distinguer ce qui relève d’une part, des intelligence studies selon le modèle anglo-saxon, et d’autre part de la recherche appliquée au renseignement que je tente de développer en France depuis quelques années. Ce sont deux écoles très différentes mais néanmoins complémentaires.

Le courant des Intelligence Studies

Ce courant est généralement suivi par les politistes et les historiens et se penche sur les données historiographiques pour tenter de connaître et de comprendre l’objet « renseignement ». Il s'en dégage idéalement des théories historiques dont l’intérêt culturel est indéniable et produit les éléments de réflexion pour une philosophie du renseignement (Ben Israël, 2004), autrement dit les bases d’une épistémologie essentielle pour la recherche académique.

Cette école est donc l’indispensable précurseur à tout projet plus ambitieux visant à produire de la connaissance, non pas SUR le renseignement, mais POUR le renseignement. Elle met notamment en exergue les problématiques liées à la question de la surprise stratégique (Pearl Harbour, Yom Kippour, 11 septembre, etc.). On y trouve principalement les travaux de chercheurs américains et britanniques, mais également, depuis quelques années, ceux d’historiens français (Soutoux, Forcade, Laurent) qui ont amorcé, dès 2005, un véritable travail de fouille dans les archives nationales.

La recherche appliquée

La seconde école est celle de la recherche appliquée que je développe depuis dix ans, notamment à travers mes travaux sur l’analyse. On notera d’emblée que dix années et quelques attentats dramatiques ont été nécessaires pour qu’une prise de conscience émerge sur la nécessité de revoir les modèles épistémologiques et méthodologiques hérités de la Seconde guerre mondiale et optimisés pour la Guerre froide.  Dans ce courant de recherche, porté naturellement par les sciences de l'information et de la communication, l’objectif est de porter un regard critique sur les méthodes de travail qui sont parfaitement connues puisque, de fait, elles n’ont pas changé depuis 50 ans... On pourrait certes croire que l’évolution des technologies a apporté de l’innovation, mais il n’en est rien : le renseignement reste le plus vieux métier du monde. A la différence près que, comme nous le montrons justement dans ce numéro d’Hermès, le monde a sensiblement évolué et que, tant l’épistémologie artisanale que les méthodes empiriques du renseignement ne sont plus aujourd’hui adaptées. C’est ce qui explique en grande partie le taux d’échec important que rencontrent les services face à la menace terroriste, et la nécessité d’une recherche académique appliquée. L'objectif est, par conséquent, de produire des connaissances et des théories portant sur l'évolution ou l'innovation méthodologique à défaut de laquelle toute évolution technologique, notamment en matière de collecte et de traitement d'information, est vaine.

Rendez-vous manqué

La création de l’Académie du renseignement aurait pu pallier ce problème si d’une part, il lui avait été accordé une plus grande place dans la formation de la communauté du renseignement, et d’autre part, si elle avait bénéficié d’une direction de la recherche qui,  c’est regrettable, n’a jamais vu le jour. Durant deux années, en 2013 et 2014, je suis intervenu dans la formation d’un contingent restreint de cadres des services. Je disposais d’une toute petite journée pour leur transmettre une vue d’ensemble sur les méthodes et techniques d’analyse, une sorte de remake de « Mission : impossible ». En dépit de retours très positifs (95% d’évaluations très favorables) qui traduisaient un vrai besoin, j’ai finalement été écarté par la direction de l’Académie, probablement en raison des positions défendues sur ce blog. Là encore, la suspicion héritée de la Résistance et de la Guerre froide persiste aux dépens d’une confiance raisonnable dans la société civile. Mais il est vrai que les SR sont très chatouilleux face à la critique et en ce sens, ils ne sont pas encore prêts à soutenir le regard des universitaires, souvent considérés comme des « gauchistes subversifs ».

Une nécessaire révolution culturelle

On n’arrête pas une révolution en marche. Rien ne résiste, pas même le renseignement,  à la société de l’information et de la communication, dont la globalisation est la conséquence directe. Un monde fermé dans une société ouverte, c’est un peu comme une bulle dans un torrent, condamnée à éclater. De fait, et malgré lui, le renseignement a commencé à communiquer voire à s’ouvrir timidement à la société civile, pour se faire (re)connaître, comprendre et apprécier. Aucun romantisme là-dedans, juste un peu de pragmatisme dans la grande bataille budgétaire de la fonction publique où chacun défend âprement son bifteck. Ainsi, la Délégation parlementaire au renseignement, d’abord boudée pour des raisons de sécurité, peut aujourd’hui être considérée comme le meilleur lobby des SR qui, par son intermédiaire, développent désormais au grand jour de véritables stratégies d’influence.  C’est ce qui explique en grande partie l’évolution remarquablement favorable de l’image des SR dans la société à travers le regard de ses élus.  Il aura tout de même fallu un quart de siècle pour que Michel Rocard gagne enfin son pari sur l’intelligence ! D’où l’hommage posthume qui lui est rendu dans ce numéro, à travers un entretien que j’avais eu avec lui en 2008.

Hermès, dieu de la communication

La revue Hermès est une revue classante des sciences de l’information et de la communication. Dirigée par Dominique Wolton, elle est composée d’une équipe remarquable dont le moins qu’on puisse dire, pour celui qui ne la connaît pas encore, est qu’elle décape et vivifie ! Nous étions arrivés, Nicolas Moinet et moi, avec un projet très académique, certes critique, mais finalement très classique. Au contact très corrosif de cette équipe, nous avons été amenés à bousculer nos modèles et à revoir de multiples fois notre copie. Pas moins de 7 versions du projet ont ainsi été discutées avant de trouver grâce aux yeux de nos mentors. Autant le dire, ce fut parfois irritant, mais au final, ce fut l’une des expérience les plus enrichissante ma carrière de chercheur! Un grand merci donc à Dominique et à ses fidèles collaborateurs!

Le résultat est là : un numéro à la fois essentiel et original, dont chaque article apporte une contribution critique parfois subversive, souvent grave et toujours étayée, à une réflexion d’ensemble sur le renseignement d’aujourd’hui, posant les bases intuitives de son évolution future. Merci donc aux auteurs pour leur remarquable contribution!

Cela dit, nous ne saurions nous satisfaire de ce travail collectif au demeurant très bon. Il ne peut être qu'un premier pas, encore modeste et perfectible, voire trop timide à mes yeux, dans la bonne direction. Le champ de recherche est immense et un engagement plus massif des chercheurs pourrait rapidement contribuer à améliorer la performance globale de nos services tout en renforçant la confiance de la nation à leur égards, notamment en préservant les libertés fondamentales des citoyens. 

Hommage

Pour finir, et parce qu'il n'était pas possible de le faire dans une revue scientifique, je voudrais dédier ce numéro aux agents des services morts pour leur pays. Je pense particulièrement à Denis Alex et à ses camarades tombés au combat, à leur famille, à leurs camarades et à leurs amis. Je dédie également ce numéro à ceux qui restent, fonctionnaires anonymes dont le quotidien est de veiller, au prix d'efforts considérables, sur la sécurité de leurs concitoyens.

La critique des méthodes n'enlève rien à la qualité des hommes et à la noblesse de leur sacrifice, bien au contraire, elle leur rend hommage et les honore.