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On a appris dernièrement que Romain Caillet, expert en jihadisme fort prisé des médias, a été exclu de la chaîne BFM TV en raison de son passé qui lui aurait valu une fiche « S » à la DGSI. Le parcours de cet ex-doctorant est certes un peu troublant, mais au-delà des faits, connus depuis longtemps, Caillet, tel Prométhée jouant avec le feu, pourrait bien s’être attiré les foudres du gouvernement et des services français.

L’ascension

Romain Caillet est bien connu des grands médias depuis 2014. Cette année-là émerge l’organisation Etat islamique, surnommée Daesh que personne, y compris les services de renseignement, n’avait vu venir. Hypnotisés par les printemps arabes qu’ils n’avaient pas non plus vus venir, et tout à leur soutien aux bons rebelles dans la guerre télécommandée contre Bashar el Assad, ils n’ont pas identifié l’EIIL comme une menace prioritaire. Ce nouvel échec peut éventuellement s’expliquer par les partis pris idéologiques qui prévalent au sommet de la hiérarchie en osmose avec le pouvoir exécutif.

L’émergence puis la montée de l’EIIL fut l’occasion pour nos dirigeants de gloser sur la stratégie de désignation de cette organisation, que le président François Hollande finira par confondre, volontairement ou non, avec une marque de lessive.

Pendant ce temps, Romain Caillet, domicilié avec sa famille à Beyrouth, diffusait quotidiennement des dizaines de tweets dont le contenu informationnel rivalisait avec les notes et télégrammes de nos agents et diplomates sur place. Rappelons ici que la DGSI dispose depuis quelques années d’une délégation opérationnelle dans cette région, au nom de la continuité de son action. Avec la DGSE, on peut donc supposer que la région était bien couverte par nos services. Mais pour qui connaît Beyrouth et sa région, les sources fiables ne courent pas les rues et les services français n’y sont pas toujours très appréciés. Vers l’Orient compliqué...

Le problème, c’est que Romain Caillet, lui, semblait disposer de sources proches des jihadistes. Il n’hésitait pas à dévoiler, parfois avec un « enthousiasme » ou une « empathie » malvenus pour ne pas dire suspects, il faut bien le dire, des informations collectées directement auprès de sources dont rêvaient les officiers traitants. Outre le risque de se faire instrumentaliser par la propagande jihadiste (ce dont il était conscient), il commettait le sacrilège de révéler des informations contrariantes pour nos dirigeants. Crime de lèse-services, l’importun ne couvrait pas l’information du secret défense qui fait un bon renseignement, c'est à dire une connaissance exclusivement réservée à un usage politique (et donc cachée, révélée ou instrumentalisée à convenance).

Cette rivalité avait été relevée sur mon blog où j’écrivais, en janvier 2015 : « Sur la question du terrorisme islamique, on apprend (...) certainement plus d’un chercheur comme Romain Caillet que du brigadier X ou du colonel Y chargés de suivre les réseaux salafo-jihadistes... » (http://cerad.canalblog.com/archives/2015/01/22/31361638.html)

Force était alors de constater que Caillet était devenu une star, aux dépens de sa thèse menée à l'Institut français du Proche Orient sous la direction de François Burgat, qu’il abandonna pour devenir consultant appointé par les médias. Il faut dire qu'il semble difficile de concilier une recherche doctorale avec la publication d'un tweet toutes les cinq ou dix minutes.

La chute

En février 2015, Caillet est soudainement expulsé du Liban. Officiellement, on lui reproche son empathie pour les jihadistes, sa critique des forces armées libanaises et du Hezbollah. On peut ainsi lire dans Le Monde : « C’est un mélange de plusieurs éléments qui a fini par focaliser l’attention sur Romain Caillet : son apparence – il porte la barbe –, le fait qu’il soit un musulman converti d’obédience salafiste [l'intéressé dément toutefois appartenir aujourd'hui à ce courant de l'islam], qu’il critique les forces de sécurité et le Hezbollah et qu’il affiche de l’empathie pour les salafistes, tout en n’étant pas dans la légitimation de la lutte armée, explique cette source. Il s’inscrit plutôt dans une perspective de lutte contre le terrorisme. Mais l’ambivalence de son profil a brouillé son image aux yeux des autorités libanaises, et lui n’a pas mesuré le climat de paranoïa. » (Le Monde du 4 mars 2015)

De retour en France, Caillet, décidément très obstiné (ou passionné), poursuit vaille que vaille sa « mission » d’information. On note tout de même une inflexion dans le traitement des tweets, les commentaires devenant plus neutres. L’intéressé aura sans doute tiré la leçon et garde désormais une certaine distance par rapport à l’information. De fait, avec 24000 tweets et 34000 followers, il reste quelqu’un de très écouté, compte tenu du sujet.

Mais voici que le 6 mai 2016, éclate « l’affaire BFM TV ». La chaîne décide de mettre fin à sa collaboration avec l’expert le plus convoité des médias. Elle invoque pour cela le fait que l’intéressé « n’a pas jugé utile de préciser à la chaîne un certain nombre d’éléments importants de son passé, liés directement aux questions qu’il devait évoquer à l’antenne ». A croire que chez BFM, on ne lit pas les journaux...Le jour même, Libération titre, non sans raison : « Quel gâchis ! » 

Qu’est-ce qui a poussé BFM TV à prendre une telle décision ?

Il était impossible d’ignorer le passé de Caillet, même chez BFM où la notion de journalisme reste à définir. En revanche, il était théoriquement impossible de savoir qu’il était fiché « S » par la DGSI, ce genre d’information étant par définition classifiée. C’est donc une fuite venant de ce service ou d’un responsable politique dûment habilité qui a déclenché l’affaire, ce que prouvent la plupart des titres de la presse du 6 mai.

Zeus contre Prométhée ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’entre son expulsion du Liban et son éviction de la chaîne d’information, il y a comme un début de suite dans les idées... De là à voir la signature des services ou une forme de pression de la part du gouvernement de M. Valls dans sa guerre contre les barbus, il n’y a qu’un pas.

Au demeurant, le cas de Romain Caillet pose la question de l’accès à l’information et de sa libre diffusion. En ce sens, il rejoint le cas des lanceurs d’alertes dont on voit bien qu’ils contrarient le besoin naturel de contrôle qu’exerce traditionnellement l’Etat sur l’information.

Cela dit, a contrario des services de renseignement qui posent eux-mêmes comme principe qu’il n’y a pas de hasard, je dirais que les deux événements ne constituent pas encore un faisceau d’indices permettant d’émettre l’hypothèse d’une vengeance de Zeus contre Prométhée.

De fait, si désormais Romain Caillet continue à diffuser ses infos sans obstacle notable, on pourra invoquer un concours de circonstances et ce sera une bonne chose pour notre vieille démocratie.