La ministre de l’Édu­ca­tion natio­nale, de l’En­sei­gne­ment supé­rieur et de la Recherche était invi­tée le 9 février à une jour­née d’étude « Réagir face aux théo­ries du complot » au Muséum natio­nal d’his­toire natu­relle. Dans son discours introductif, elle a choisi la dérision comme moyen de « déconstruire » le conspirationnisme. Etait-ce bien judicieux ? Analyse et commentaire...

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Madame Najat Vallaud Belkacem fait partie de ces personnalités charismatiques, à la voix agréable et au langage limpide, que l’on a plaisir à écouter. Comme Emmanuel Macron, elle montre une décontraction générationnelle qui réduit la distance sociale et séduit son auditoire, et ça marche. Ainsi, pour VSD, « les 300 parti­ci­pants, parmi lesquels  des collé­giens, lycéens, étudiants, ensei­gnants, univer­si­taires et cher­cheurs, membres d’as­so­cia­tions, jour­na­listes, psychiatres et juristes ont pu savou­rer l’hu­mour de la ministre, qui en deux minutes , a décons­­truit les rumeurs complo­­tistes dont elle fait l’objet sur le net depuis plusieurs mois. »[1]

Etait-il toutefois bienvenu, de la part de la ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, d’inaugurer une journée d’étude consacrée à la manière de « réagir face aux théories du complot » sur un ton léger de moquerie goguenarde ? Plus généralement, est-il judicieux de « s’attaquer » à cette question en humiliant ceux dont on dit qu’ils en sont les victimes ?

En s’attaquant par la dérision au sujet de cette journée de réflexion, la ministre a compromis l’idée même d’une réflexion en condamnant par avance toute compréhension. La dérision étant une arme de contre-manipulation, son utilisation signe une tactique frontale dont je ne suis pas sûr que la ministre en tire une quelconque victoire à moyen terme. Il est à parier que de cela elle n’a pas conscience faute d’une connaissance plus fouillée du phénomène. Au pire, cette approche ne peut que renforcer le phénomène au lieu de le réduire, ce qui est pour le moins contre-productif. Au demeurant, le rôle d’un ministre est-il de se jeter la fleur au fusil dans la bataille ou bien de prendre du recul et d’agir en stratège ?

De fait, à la suite de cette introduction discutable, la ministre s’est lancée dans un exposé aux allures scientifiques au cours duquel elle a asséné une théorie unitaire et simpliste du phénomène, laissant finalement peut de place à une réflexion ouverte.  Après la rigolade, retour au dogmatisme et à l’esprit doctrinaire qui régit le principe de la pensée unique.

Il y aurait pourtant beaucoup à dire, au delà de la moquerie, des petites phrases et des rires convenus, sur un phénomène sociétal à la fois riche et complexe et sur lequel reposent bien d’autres phénomènes, dont la radicalisation et la subversion.

Un phénomène multi-varié et non homogène

Le discours de la ministre appelle trois questions essentielles face au phénomène du conspirationnisme : Est-il besoin de mettre tout le monde dans le même sac en niant le continuum qui s’étend du libre arbitre des sceptiques jusqu’aux formes pathologiques de la cognition ? Est-il nécessaire de réduire à une théorie simpliste ce qui relève de l’incroyable complexité de la pensée humaine ?  Enfin faut-il jeter l’anathème sur une part importante de la population puisqu’à en croire un sondage du Point,  un Français sur deux « croit en la théorie du complot »[2].

On en déduit une question non moins centrale : faut-il essentialiser le conspirationnisme en le ramenant à une origine unique, comme le fait par exemple Taguieff en ramenant toutes les théories du complot à  l’antisémitisme, ou bien faut-il considérer qu’il existe un ensemble multi-varié et non homogène de phénomènes que l’on a pris l’habitude de réduire à un terme au demeurant inepte ?

La cartographie suivante est une tentative de caractériser les différents phénomènes observables que l'on associe trop vite au complotisme:

 

Typologie conspirationnisme

 

On s'aperçoit que la "nébuleuse" est très diversifiée et ne souffre pas le simplisme réducteur d'une rhétorique floue. 

Le fantasme et l'anathème

Rappelons au demeurant qu’une conspiration est, selon le Larousse, un « complot tramé contre un régime politique ou un homme politique », et qu’un complot est une « atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation » ou une « résolution concertée de commettre un attentat et matérialisée par un ou plusieurs actes ». De fait, les attentats du 11 septembre 2001 étaient stricto sensu un complot, voilà pourquoi il semble difficile d’opposer une vérité officielle à des soi-disant théoriciens du complot sans nier qu’un complot terroriste a bien eu lieu... Ceci m’amène à cette autre question : pourquoi les experts qui prétendent combattre ce phénomène se montrent-ils incapables de l’aborder sans se montrer binaires, vindicatifs voire dogmatiques ? Enfin, pourquoi le terme conspirationniste est-il devenu un outil d'anathème rhétorique, sorte de reductio ad hitlerum si aisément associé à celui d'antisémitisme?

Le conspirationnisme : une idéologie à combattre ?

Comme tous les -ismes, le conspirationnisme désigne une forme d’idéologie qu’incarnent assez bien les partisans d’extrême droite. De fait, nombre de théories, dont celles dont fait personnellement l’objet la ministre, émanent de groupes dont l’objectif est de subvertir les masses en introduisant le doute et la suspicion systématiques à l’encontre des dirigeants. Ces théories sont généralement visibles parce que cousues de fil blanc. Elles intègrent plus généralement les stratégies de propagande qui veulent que plus c’est gros, plus ça marche. Ces théories jouent sur les sentiments primaires qui font partie de notre panoplie humaine et auxquels nul ne peut échapper, à part ceux qui ont atteint un degré de sagesse digne du Dalaï Lama, ou bien ceux qui s’interdisent absolument de se pencher au-dessus de leur propre abîme, autrement dit les autruches.

Pour les autres, le combat est rude parce que d’une part, il est impossible d’être toujours vigilant, et d’autre part parce que l’on ne peut nier qu’il y a effectivement des complots, et que, chaque jour, nous sommes témoins de mensonges, de désinformation et de manipulations de la part de ceux qui nous gouvernent.

C’est donc face à cette propagande qui gagne progressivement du terrain que s’inscrit le combat actuel contre le conspirationnisme. L’enjeu est évident : lutter contre la montée du fascisme qui se nourrit de frustrations et du sentiment qu’ont les « petites gens » d’être justement spoliés par un système dont ils ont du mal à définir les contours et qui échappe à la définition qu’on leur a rabâchée de la démocratie. De fait, le conspirationnisme germe à la marge du système lorsque celui-ci ne cache plus ses contradictions. Et de fait, faire l’amalgame entre cette démarche idéologique et une démarche individuelle ou citoyenne de questionnement démocratique relève également d’une stratégie politique discutable. 

Il est donc temps de renoncer à tout mélanger au risque d’interdire toute liberté de penser et de s’exprimer, ce qui, faut-il le rappeler, était le sens spontané du mouvement « Je suis Charlie », avant qu’il ne soit instrumentalisé. 

Vers une loi anti-conspirationniste ?

Dans la logique qui a poussé le précédent gouvernement de Manuel Valls à voter une loi contre l’apologie du terrorisme, à faire interdire les spectacles d’un humoriste en raison de ses dérapages, assistera-t-on à l’interdiction de formuler et diffuser des théories dites conspirationnistes ?

Ce serait assurément la marque (suspecte) d'un tour fatal de l’étau qui se resserre en France sur la liberté d’expression. Gageons qu’à la répression sera préférée la pédagogie, sachant que l’un des principaux facteurs aggravants de la « pensée conspirante » est l’absence de culture générale et la faiblesse de la pensée critique, deux matières que la ministre serait bien inspirée de remettre sérieusement au programme plutôt que d’avaliser l’effondrement éducatif que concoctent les pédagogistes[3] à l’ombre de son ministère. 

A l’université, je fréquente des jeunes de 18 à 25 ans à qui j’enseigne depuis 12 ans l’intelligence informationnelle afin de mieux les armer contre ces phénomènes[4]. J’ai donc choisi de laisser le mot de la fin à Gaétan, l’un de mes anciens élèves :

« En conclusion, je suis inquiet. Pour ma génération notamment. A force de vouloir être méfiant avec nos institutions, nous perdons tout esprit critique pour le reste. Peu de personnalité adoptent des discours mesurés et nous voyons de plus en plus apparaître chez nos élites, nos intellectuels, un vocabulaire guerrier et clivant. »

 


[2] http://www.lepoint.fr/societe/un-francais-sur-deux-croit-en-la-theorie-du-complot-03-05-2013-1663371_23.php . L’hebdomadaire réduit ici le complot à la croyance que ce n’est pas le gouvernement qui dirige le pays... oubliant que 80% des lois adoptées en France sont le fait de la Commission européenne.

[3] Lire notamment la Fabrique du crétin, de Jean-Paul Briguelli