Dounia Bouzar, qui était jusqu’à présent en charge d’un programme de déradicalisation pour le compte du ministère de l’intérieur, vient d’annoncer qu’elle jetait l’éponge au motif que la déchéance de nationalité est contraire à ses idées et qu’elle entrave le travail qu’elle a entrepris auprès des familles de jeunes radicalisés. Analyse et commentaire...

Dounia Bouzar était jusqu’à présent considérée comme l’égérie de la déradicalisation. Rares étaient ceux qui osaient porter un regard critique sur son travail. Adoubée par le ministère de l’intérieur, cette femme ne manquait pas d’arguments dès lors qu’elle avait produit un rapport qui, dans le désert ambiant, l’avait élevée sans coup férir au rang d’experte.

La culture de la bienséance aux origines de la bien-pensance

En France, malheureusement, il est malséant de porter un regard critique sur ce genre de rapports dès lors qu’ils ont reçu l’imprimatur du gouvernement et des médias. Dans un article publié par l’IHNESJ dans les Cahiers de la sécurité et de la justice (n°30, mars 2015), j’osais pourtant une critique méthodologique en signalant que « le rapport Bouzar[1], ciblant un public jeune, prétend casser l’idée d’un lien entre religion et radicalisation, concluant que le risque de radicalisation peut toucher n’importe quel jeune « de bonne famille ». Mais là encore, et bien que l’étude soit plus aboutie, les conclusions reposent sur une analyse d’échantillon non représentatif, voire biaisé. » Cette remarque soulignait en creux l’incroyable légèreté scientifique de ce rapport mais également l’idée que Dounia Bouzar défendait et qui finit par se répandre dans le mainstream, à savoir que de plus en plus de jeunes radicalisés étaient des jeunes de bonnes famille (lire : des Français de souche). Certes, on ne peut nier le phénomène des conversions, mais  il y avait dans cette conclusion un biais évident qui consistait à détourner les regards qui se focalisaient sur les jeunes d’origine musulmane et particulièrement les jeunes délinquants des cités. De là à soupçonner Mme Bouzar et sa famille de tentative d’influence il n’y avait qu’un pas que je m’abstiens évidemment de franchir (théorie du complot quand tu nous tiens). D’autant qu’au-delà de ce doute, s’imposait le fait que l’entreprise Bouzar exploitait le filon juteux d’un appel d’offre lancé dans l’urgence par un ministère de l’intérieur désemparé voire paniqué par le phénomène jihadiste. Il eut été par conséquent malvenu de la critiquer au risque de passer pour un conccurrent malheureux et mauvais perdant...

Une précision : je ne doute pas que Mme Bouzar ait accompli sa tâche avec zèle, et je salue a minima la raison invoquée par sa fille (l’entreprise est familiale) pour jeter l’éponge. Cette dernière a en effet déclaré que la déchéance de nationalité (votée par l’assemblée nationale) est non seulement contraire à leurs idées, mais qu’elle entrave le travail entrepris dans le cadre du marché public relatif à la déradicalisation des jeunes. On comprend en effet qu’il paraît difficile d’expliquer à un jeune radicalisé que la société lui ouvre les bras tout en lui coupant les vivres...

Si le travail qui a été effectué mérite, quoi qu’il en soit, d’être salué, il reste que l’empirisme, pour ne pas dire l’amateurisme qui le caractérisait, reposant sur un modèle théorique approximatif (faute une fois encore d’un échantillon représentatif), vouait cette entreprise à l’échec. Face aux attentes de parents dont on peut comprendre l'angoisse, l'édifice mis en place, bien que louable, était pour le moins fragile.

Experts auto-proclamés versus universitaires trop timides

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La première leçon que l’on retiendra de cette malheureuse histoire, c’est qu’une fois de plus, l’absence de pensée critique qui consiste, n’en déplaise aux règles de la bienséance, à vérifier scrupuleusement la réalité des compétences vantées par les experts et relayées par les médias, entraîne bien souvent des entreprises hasardeuses qui coûtent cher aux contribuables. La critique des pairs est inscrite en profondeur dans la culture scientifique. Elle est la base même de la validation des travaux de recherche, et c’est ce qui fait la différence entre un universitaire et un soi-disant expert (quand il ne porte pas pompeusement le titre de directeur de recherche) émargeant dans un de ces nombreux centres et instituts qui, pudiquement voilés derrière le statut associatif, cachent en réalité des sociétés dont la vocation est de capter les fonds publics sous forme de contrats de recherche*. Aux déclarations péremptoires des experts médiatiques, comment opposer la prudence des chercheurs qui, à mesure qu'ils progressent dans la connaissance, découvrent l'étendue de leur ignorance? 

Knowledge management

La deuxième leçon sera pour le gouvernement qui, une fois de plus, se montre incapable à l’heure du fichage généralisé (...), de savoir que de vraies équipes de chercheurs travaillent sérieusement sur ces problématiques. Le problème, c’est que leurs travaux sont publiés dans des revues que personne ne lit (AERES oblige), ce qui fait qu’en dehors des rares ouvrages qu’ils publient pour le plaisir, nul ne sait ce qu’ils font, même quand ils le font mieux que les autres. De fait, et parce qu’ils ne passent que très rarement dans les médias, le gouvernement ne sait pas qu’ils existent. Il faut malheureusement faire ce triste constat qu’en France il est plus facile de se moquer gentiment des chercheurs que d’exploiter intelligemment leurs travaux. En bref, l’Etat est incapable de gérer les ressources de savoirs et de connaissances qu’il a à sa disposition (moyennant une masse salariale à faire pleurer Pierre Gattaz). A cela rien d’étonnant, la gestion stratégique des connaissances ayant fait l’objet de travaux que, justement, personne n’a lu...

Et la déradicalisation dans tout ça?

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Reste que la déradicalisation, après avoir fait feu de tout bois dans le discours politico-médiatique, risque de faire long feu faute de méthode qui tienne la route. De fait, ce n’est pas parce qu’il existe ailleurs en Europe des centres de déradicalisation que cela signifie que le concept fonctionne (l’herbe est toujours plus verte chez nos voisins).

Cela me fait penser qu'au chapitre des apprentis sorciers, on n'a pas encore proposé l'hypnose ("aie confianssse! Crois en moi que je puissssse veiller sur toi...")? On pourrait également exploiter les travaux de la CIA et de son projet MK Ultra, par exemple en diffusant en boucle, à ces jeunes égarés, les discours martiaux ou les promesses électorales de nos dirigeants au doux son de la Marseillaise ("qu'un sang impur abreuve nos sillons..."). Amis conspirationnistes, ne vous agitez pas, je plaisante!

En homme de la campagne (lire : chercheur de province), j’aurais bien quelques idées pleines de bon sens (et pas chères) pour redonner à ces jeunes le goût de vivre, mais je crains qu’elles ne trouvent pas d’écho favorable dans le microcosme aseptisé des ministères parisiens. Nul n'est prophète en son pays...

Mais alors, me direz-vous, à quoi ça sert tous ces discours? Je répondrai: comme le reste, à rien, sinon à vous rassurer en vous laissant croire que l'Etat s'occupe de tout. Dormez en paix braves gens!

 

* A lire dans Le Monde, cette interview sur le marché de la déradicalisation.  



[1] Bouzar D. (2014), La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes, http://www.bouzar-expertises.fr/metamorphose