L’innovation repose bien souvent sur l’ignorance, la redécouverte ou le recyclage de la connaissance déjà produite. Nos bibliothèques sont ainsi remplies de trésors négligés et oubliés. Dans un article publié dans la Revue de défense nationale (1), intitulé « Renseignement, facteur humain et biais cognitifs », Axel Dyèvre, directeur associé de la Compagnie européenne d’intelligence stratégique, se livre à cette pratique, étonnante à l’ère de l’open source, qui consiste à réinventer la roue en faisant abstraction de l’état de l’art indispensable à toute recherche académique un peu sérieuse.

Dans le cadre d’un appel d’offre de l’Union européenne, la CEIS, en partenariat avec des industriels dont Thalès, CEA et Atos, a obtenu la direction d’une étude sur les biais cognitifs appliqué aux officiers de renseignement. On notera d’emblée l’incongruité, pour une étude en sciences humaines, de partenaires industriels, mais c’est la règle des appels d’offre européens qui  veut que tout projet soit le fait d’un consortium entre chercheurs et industriels. Effet collatéral de cette approche utilitariste, les réponses aux appels d'offre sont généralement motivées par les juteux financements qu’offrent les fonds publics européens, et que savent capter des intermédiaires spécialisés dans les usines à gaz, moyennant pourcentage, au profit de sociétés qui, légitimement, s’en nourrissent. Nul ne jettera donc la pierre à la CEIS et à ses partenaires, bien au contraire.

Cela dit, on peut tout de même s’interroger sur l’origine et la pertinence d’un tel questionnement. Qui, au sein de l’UE, a bien pu s’interroger sur la nécessité d’étudier l’impact des biais cognitifs sur les officiers de renseignement, alors même que de l’aveu d’Axel Dyèvre, et comme le suggère une bibliographie générale disponible sur le site du projet, il existe déjà de nombreux travaux sur le sujet (2) ? 

En dépit de cette évidence, et comme pour justifier cette étude, M. Dyèvre croit bon souligner que ledit sujet constitue « manifestement une première en Europe ». Outre le fait qu’une première européenne ne puisse justifier une redondance coûteuse, le « manifestement » suggère qu’il a été procédé à une revue de littérature au niveau européen. Las ! Si l’on note que dans son article, l’auteur fait référence à Wikipédia, ce qui, pour une recherche de ce niveau, est assez malheureux, il semble ignorer que le sujet est traité en France depuis plus de dix ans et qu’il a fait l’objet de publications, lesquelles ne font « manifestement » pas référence. 

Au demeurant, réduire la problématique du renseignement à la question des biais cognitifs suggère non seulement un retard de connaissances compte-tenu des avancées faites dans le domaine, mais également et surtout un déficit conceptuel au regard de la complexité du sujet. Il est en effet extrêmement réducteur de considérer les biais cognitifs comme objet central d’une problématique affectant le sujet « officier de renseignement », alors même que le renseignement s’inscrit dans un processus collectif global de nature multidimensionnelle. Pour une reformulation systémique de la « bonne » question de recherche, je renvoie donc modestement les commanditaires de l’AO à mes ouvrages et publications (3).  

En fin de compte, on peut s’interroger sur l’art de réinventer la roue, entretenu de manière fort dispendieuse par un système européen de pilotage de la recherche qui ne prend pas la peine d’explorer l’existant avant de « pondre » des appels d’offre. A moins qu’au-delà du cercle vertueux de la sécurité européenne, et nonobstant les recherches menées dans le temps long et la grisaille des labos de sciences humaines, cette roue ne soit celle de la fortune indispensable à la survie artificielle de notre économie...

A suivre donc, pour voir de quoi cette montagne accouchera.

(1) http://www.defnat.com/site_fr/sommaires/sommaire-detail.php?cid_revue=792

(2) Pour un cours accéléré sur les biais cognitifs et les moyens de les limiter, voir cette vidéo sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=FZJwRRsmeyY

(3) https://scholar.google.fr/citations?user=mKssqGQAAAAJ&hl=fr