9782213671765-X

Vincent Nouzille est un journaliste d’investigation spécialisé dans l’histoire secrète contemporaine dont on peut dire qu’il est un défricheur. Ses ouvrages, toujours bien documentés, sont d’une lecture facile mais ne tombent jamais dans la facilité. Le dernier opus ne déroge pas à la règle et traite un sujet parmi les plus sensibles de la République : les opérations Homo, autrement dit les assassinats commandités par le pouvoir exécutif au nom de la raison d’Etat (1).

Le sujet est grave et difficile pour de multiples raisons parmi lesquelles le secret qui l’entoure et la tentation de verser dans le sensationnalisme. Vincent Nouzille surmonte avec aisance ces deux obstacles, démontrant au passage qu’un bon journalisme de terrain est encore possible en France.

Il livre au demeurant une histoire inédite, levant le voile sur les « bijoux de famille » de la République, ses secrets inavouables que l’on a pu deviner ça et là dans la littérature dédiée au renseignement, mais sans jamais les pointer aussi clairement du doigt. L’auteur s’appuie certes sur ces témoignages écrits, mais il en suscite d’autres au gré d’interviews au fil desquelles les langues se délient. Tout est question de confiance et de mise en perspective historique... On s’interrogera bien entendu sur les risques liés à leur révélation. Sans doute le temps était-il venu, pour nombre de ces « agents secrets », de mettre en lumière ce que tout le monde imagine. Une manière de désamorcer le fantasme des services et de rendre à César ce qui appartient à César. De fait, et ce n’est pas le moindre intérêt de cet ouvrage, Vincent Nouzille dessine en creux un portrait inédit des présidents de la Ve République à travers leur pratique de la guerre secrète.

Ainsi, au-delà des secrets révélés, l’ouvrage nous invite à une réflexion sur le rapport du pouvoir à la violence d'Etat qui se traduit par l’emploi de plus en plus fréquent des services spéciaux et, depuis quelques années, des forces spéciales, pour conduire des assassinats au nom de la République. Ces opérations, décidées par le président de la République, mais parfois également par le patron des services spéciaux lui-même, apparaissent avant tout comme des actes de répression, voire de vengeance (notamment suite à des attentats), et posent une question de droit international, mais également d’éthique et de responsabilité nationale.

Un pays comme la France, chantre universaliste des droits de l’homme condamnant la peine de mort, peut-il conduire de sa propre initiative des exécutions capitales au nom de son honneur et de sa sécurité nationale ? Cette pratique de plus en plus courante de la violence d’Etat ne nourrit-elle pas le cycle de la violence terroriste ? Est-elle seulement efficace ?

C'est à ces questions que Vincent Nouzille répond finalement, lorsqu'il évoque en conclusion un bilan peu glorieux puisque non seulement ces pratiques n’ont pas empêché le terrorisme de frapper à nos portes et que, par ailleurs, « l’influence française n’a cessé de décliner au Moyen-Orient et en Afrique ». Il ajoute que les moyens utilisés « demeurent sujets à caution » et ont, « sans être tous contestables, conduit à des dérapages, qu’il s’agisse du contre-terrorisme d’Etat, du soutien à des dictateurs ou de l’emploi de supplétifs sulfureux, voire de criminels de guerre ». Pour l’auteur, « au nom d’une lutte antiterroriste globale, qui amalgame des phénomènes de formes différentes, tous les moyens semblent bons face à des ennemis de plus en plus radicaux - l’application de la loi du Talion comme le déclenchement de raids ciblés. » Mais il conclut que « leurs effets à long terme demeurent controversés, puisque la violence d’Etat nourrit, de manière inévitable, des antagonismes irréversibles ». Autrement dit, nous sommes, pour l’auteur, dans une « guerre sans fin » où la France s’expose à « se laisser entraîner dans des engrenages fatals, ceux de guerres secrètes incontrôlées, d’un enlisement dans des conflits inextricables, d’un terrorisme de plus en plus violent, d’une surenchère dans la vengeance et de dommage collatéraux inavouables ».

En ces temps enflammés qui font suite aux attentats du mois de janvier et où sévit une instrumentalisation politique comparable à celle des néoconservateurs de l’administration Bush après le 11 septembre 2001, il paraît indispensable de réfléchir à ce questionnement.

Ne pas céder à la « logique de guerre », là réside peut-être la force, le courage et la sécurité d’une nation. De ce point de vue, l’exemple allemand, si souvent requis pour les questions économiques et sociales, pourrait être édifiant.

A lire donc, pour son intérêt historique mais surtout dans la perspective d’une réflexion citoyenne et démocratique.

 

(1) Vincent Nouzille, Les tueurs de la République. Assassinats et opérations spéciales des services secrets. Fayard. 2014. http://www.fayard.fr/les-tueurs-de-la-republique-9782213671765