Les temps changent. Après 20 ans de prêche dans le désert culturel du renseignement français, dont 12 consacrés à la recherche sur l’analyse, soudain s’élèvent une multitude de voix appelant à développer cette discipline qui fait défaut et qui, pourtant, constitue le cœur de l’intelligence au sens anglo-saxon du terme... Je suis émerveillé de voir ainsi converger la pensée des experts influents qui, tel Alain Bauer, constatent avec justesse que le principal échec du renseignement dans l’attentat de Charlie Hebdo réside dans un défaut de pilotage par l’analyse, thème que j’ai commencé à formaliser en 2004 et que je n’ai cessé d’enrichir jusqu’à aujourd’hui (voir documents joints*).   

(Petite parenthèse préalable : vous me trouverez sans doute un rien chafouin, mais quand on sait que des gens ont perdu la vie en partie parce que nous ne disposons pas d’une bonne approche épistémologique du renseignement, il y a de quoi ronchonner, d’autant plus qu’ayant candidaté en mai 2014 comme expert auprès de la DGSI, cette dernière n’a pas daigné me répondre. Sans doute en raison d’une amertume consécutive à un précédent billet "coup de gueule"... ou peut-être au fait que, voici 20 ans, un inspecteur de la DPSD brisait iniquement ma carrière d’analyste à la demande d’un chef de service mal embouché ! En dépit d’une réhabilitation intervenue deux ans plus tard, les fiches de nos services n’ont  probablement pas été remises à jour.)

Pour en revenir à l’analyse de renseignement, il est clair que les services n’ont pas développé la culture intellectuelle indispensable, lui préférant une culture de l’action héritée de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide. Constantin Melnik l’avait en son temps souligné (Un espion dans le siècle), Michel Rocard l’avait déploré (Si ça vous amuse !), mais en dépit de réformes prometteuses, rien n’avait été prévu dans ce sens. De fait, les multiples tentatives de créer un centre d’analyse, notamment au SGDN où à la Délégation aux affaires stratégiques, se sont soldées par des échecs. L’analyse est donc restée à l’état embryonnaire, considérée comme une activité subalterne sur laquelle la hiérarchie pouvait opportunément exercer ses prérogatives à coup de blanco...

Par ailleurs, sclérosés par la double culture bureaucratique du secret et du cloisonnement, les services ont été longtemps incapables de faire une veille sur leurs propres métiers et de s’oxygéner grâce à la recherche en sciences humaines. Cultivant d’un côté une logique policière et de l’autre, l’héritage de la Résistance, ils se sont réformés structurellement, faisant abstraction de la nécessaire révolution épistémologique que commandait le changement de paradigme des relations internationales, de la défense et de la sécurité.

La France a donc un retard certain en matière d’analyse, autrement dit sur la compréhension de son environnement stratégique et sécuritaire. Sur la question du terrorisme islamique, on apprend ainsi certainement plus d’un chercheur comme Romain Caillet que du brigadier X ou du colonel Y chargés de suivre les réseaux salafo-jihadistes... Pourquoi? Et bien tout simplement parce que la formation doctorale de Caillet lui donne un avantage méthodologique certain en matière de traitement d’informations et de production de connaissances.

Voilà qui nous amène au problème de la formation des analystes. L’annonce par le Premier ministre du recrutement de centaines d’analystes est certes réjouissante. Il est dès lors prévisible que la DGSI suive l’exemple de la DGSE, laquelle recrute des jeunes diplômés de SciencePo parce qu’ils ont la réputation de savoir encore lire et écrire, et de posséder le minimum de culture générale indispensable dans ce métier. Toutefois, l’apprentissage sur le tas et les vertus du compagnonnage ne sont enviables que lorsque le savoir transmis repose sur une tradition d’excellence, ce qui est loin d’être le cas. Essayez seulement de trouver un manuel d’analyse dans les cellules de formation de nos services !... En outre, tous les IEP ne se valant pas, il est à craindre que, faute d’une formation adaptée, nos jeunes analystes rejoignent rapidement la médiocrité ambiante. Génération Y aidant, le turn-over induit par l’ennui risque fort d’entretenir le mythe de Sisyphe sous un plafond de verre... 

Former des analystes dans un cadre entièrement renouvelé par l’apport des savoirs et méthodes des sciences sociales, tel est le défi auxquels doivent s’atteler les services de renseignement. Ils disposent pour cela de l’Académie du renseignement qui leur offre un cadre externe et transversal propice à un apprentissage pluridisciplinaire.

Je finirais par une anecdote. Lorsque je dirigeais le master de management de l’information à l’ISC Paris, un cadre supérieur de la DGSE, chargé des relations publiques, venait chaque année présenter son institution. Il était attendu avec curiosité et fascination, fantasme des services oblige ! Pourtant, très vite, mes élèves déchantaient. Car il y avait dans sa présentation un côté désuet, restant de guerre froide qui faisait sourire d’une gêne mêlée d’indulgence mes jeunes apprentis analystes déjà très ouverts sur le monde. Morale de l’histoire : la communication ne suffit pas à  faire d’un service de renseignement l’outil moderne et performant qu’on est en droit d’attendre. Une fois la fumée dissipée, c’est à son intelligence qu’on évalue sa renommée, bien plus encore qu’à ses effectifs et ses moyens. Or, cette intelligence, c’est à l’analyse, au sens noble du terme, qu’on la doit. A tout (métier de) seigneur, tout honneur...

(*) Documents consultables:

Sur la culture française d'analyse: 2004_RIE_analyse

Sur le changement de paradigme de l'analyse: 2006_colloque_esce_Analyse_paradigme

Critique du cycle du renseignement: 2006_Marketing_communication_Bulinge2012_

Sur la nécessité d'un renouvellement théorique: RDSN_Pour_une_th_orie_fran_aise_du_renseignement