Dans son rapport 2014*, particulièrement riche en analyses et propositions, la délégation parlementaire au renseignement appelle explicitement à l’ouverture de la communauté du renseignement à la recherche universitaire. Elle propose judicieusement de renforcer le rôle de l’Académie du renseignement dans ce domaine.

Extrait :

« L’efficacité des services de renseignement, leur haut degré d’expertise technique, ne passent pas exclusivement par des recrutements de fonctionnaires ou de contractuels ciblés, recrutements dont il a été précédemment observé qu’ils induisaient des difficultés. En effet, les services de renseignement doivent également entretenir des liens étroits avec le monde extérieur, notamment universitaire. À titre de comparaison, les services de renseignement britanniques accueillent en leur sein une très forte proportion de docteurs ; ils ont également noué des collaborations poussées avec les facultés (appels d’offre, thèses subventionnées, relations suivies avec les chercheurs, accueil d’enseignants issus des services, formation continue offerte aux personnels au sein de centres de recherches en plus des mécanismes de formation interne...). De même, au Canada ou aux États-Unis, des ponts ont été judicieusement bâtis entre les services et des think tanks regroupant les meilleurs experts. En Allemagne, un centre de réflexion a été institué et dépend directement de la Chancellerie, tandis qu’en Norvège un centre identique a été structuré comme un laboratoire de recherche. L’Espagne, enfin, a noué depuis 2006 des partenariats avec différentes universités dans le but de créer des enseignements d’analyse de renseignement, instaurer une revue scientifique dédiée au renseignement (déjà riche de 15 numéros) et organiser des colloques internationaux sur le thème du renseignement.

Nos services sont aujourd’hui étrangers à ce mode de fonctionnement, à l’exception notable de la DNRED qui a conclu un partenariat avec le Groupe de recherches actions sur la criminalité organisée (GRASCO) de l’université de Strasbourg. Hier, la DST, sous l’impulsion de son directeur M. Marcel Chalet (1975-82) avait su recruter des universitaires et les inciter à passer le concours de commissaire de police. Mais cette pratique appartient résolument au passé et personne ne conteste que le CSFRS** a échoué à drainer une expertise au profit des services de renseignement.

Dans ces conditions, la Délégation parlementaire suggère les évolutions suivantes :

-Les services de renseignement pourraient financer directement ou indirectement (par leurs administrations de tutelle) des thèses de doctorat correspondant à leurs centres d’intérêt. C’est ainsi que la direction générale de l’armement finance plus de 150 thèses par an. Il est même possible d’assurer la confidentialité de certains travaux (au regard des dispositions de l’arrêté du 7 août 2006 relatif à la formation doctorale) [proposition n° 20].

- Ils pourraient également faire inscrire leurs thématiques de recherche dans les appels à projets lancés par l’Agence nationale de la recherche (ANR) à l’instar des pratiques développées par la DGA et la DGPN depuis quelques années [proposition n° 21].

-L’Académie du renseignement pourrait signer des conventions de partenariat avec des écoles doctorales dans l’objectif de faciliter les contacts avec les services de renseignement [proposition n° 22].

-L’Académie pourrait également superviser la publication d’une revue scientifique afin de fédérer la production des universitaires en ce domaine. La DPR note d’ailleurs avec une très grande satisfaction l’organisation d’une journée d’étude « Espionnage et renseignement dans la Première Guerre mondiale » organisée le 26 novembre dernier en partenariat avec l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la Défense. Cette première initiative ne devra pas rester sans suites, notamment sur des sujets plus contemporains [proposition n° 23].

-On pourrait également renforcer l’Académie du renseignement en la dotant d’un comité scientifique consultatif qui, aux côtés du comité pédagogique et du comité d’orientation et d’évaluation composés de représentants des services, pourrait s’ouvrir à des universitaires pour proposer des thèmes de recherche, des formations spécifiques et superviser la diffusion d’une culture du renseignement bénéficiant de partenariats avec l’État [proposition n° 24].

- De même, des crédits pourraient être consacrés par les services à la rémunération d’études confiées à des spécialistes d’un sujet en réponse à une commande des services de renseignement eux-mêmes [proposition n° 25].

- Enfin, il pourrait être envisageable de développer une réserve citoyenne propre aux services de renseignement, répondant aux règles de sécurité nécessaires, afin de regrouper des profils variés qui viendraient apporter leur contribution à hauteur de 5 à 20 jours par an [proposition n° 26]. »

 

Commentaire : on ne peut que saluer le travail de Jean-Jacques Urvoas et de la DPR. Ce rapport marque, en effet, une incontestable avancée dans le domaine du contrôle parlementaire des services de renseignement.

Ayant consacré 19 années à développer la recherche appliquée au renseignement, au prix d'une prometteuse carrière d'analyste brisée par une hiérarchie rétrograde***, c’est avec une certaine émotion que je salue les propositions de la DPR même si je sais qu’il reste encore du chemin à parcourir.

Enfin, que l’Académie du renseignement devienne le centre de cette dynamique de recherche est ce que j’appelle de mes vœux, parfois sans ménagement, depuis sa création en 2008.

 

*http://www.assemblee-nationale.fr/connaissance/delegation_renseignement.asp 

** Le Centre supérieur de la formation et de la recherche stratégique (CSFRS), créé 17 novembre 2009 par le président de la République, a pour objet le soutien, la coordination et l’animation des efforts développés en matière de recherche et de formation stratégiques dans les domaines de la sécurité et de la défense de façon à permettre l’élaboration et l’actualisation d’instruments de référence de niveau international.

*** Lire Histoire_d_un_parcours_de_recherche. Voir la liste de mes travaux de 2010 à 2014:CV_D_cembre_2014