Dans une publication destinée au colloque AIRMAP qui se tiendra début décembre, co-écrite avec Nicolas Moinet[1], nous mentionnons l’émergence d’un courant de pensée en intelligence économique, celui de la diplomatie économique. Il vient s’ajouter aux trois courants généralement suivis : la guerre économique, la sécurité économique et la compétition économique.

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Dans cet article, nous montrons notamment que la guerre économique, après avoir eu le succès médiatique que l’on sait, n’est plus le courant dominant. Il est « submergé » par le discours sur la compétition économique, d’essence libérale et aujourd’hui néolibérale. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir les médias où le mot « compétitivité » est ressassé à l’envi par l’ensemble des acteurs. Les prochaines journées de l’intelligence économique d’entreprise, organisées par l’Académie de l’IE, seront d’ailleurs consacrées à cette question.

Le succès médiatique de ce courant reflète la victoire du néolibéralisme dans lequel nage l’économie mondialisée. Si les tenants de la guerre économique ont longtemps joué le rôle de chiens de garde ou de lanceurs d’alerte en évoquant une mondialisation violente et destructrice, la métaphore ne semble plus aujourd’hui suffisante pour enrayer la dynamique compétitive. A la réalité perçue comme une guerre se substitue une vision sportive politiquement correcte mais dont les effets sont tout aussi dévastateurs. En ce sens, on pourrait reconnaître aux tenants de la guerre économique une clairvoyance et un courage certains s’ils n’avaient entretenu une forme d’ambigüité entre, d’une part, la dénonciation d’une dégradation des relations géoéconomiques et des pratiques afférentes (espionnage, influence et déstabilisation) et, d’autre part, l’encouragement à mettre en œuvre ces pratiques « offensives » qui faisaient entrer les « victimes » de la guerre dans la guerre elle-même, au nom de la défense des intérêts stratégiques nationaux. C’est d’ailleurs ce type d’argument qui conduisit le président Clinton à soutenir une politique économique agressive face à la puissance économique japonaise, et qui fut perçue comme… une guerre économique.

On peut sans paranoïa, dénoncer des logiques belligènes et dangereuses. C’est le cas pour la Chine dont la stratégie d’accès aux ressources, bien qu’en de nombreux points justifiée par la nécessité de son propre développement, est incompatible avec l’équilibre nécessaire à l’harmonie générale (soyons juste : la Chine ainsi diabolisée n’est pas le seul pays à vouloir s’approprier les ressources). Mais on peut aussi, sans angélisme, refuser la loi du Talion et mettre en œuvre un système de défense légal (c’est le principe de la sécurité économique qui suppose un cadre juridique réaliste).

Pour ma part, je crois aux vertus de la diplomatie, au sens d’approche prioritaire visant à résoudre globalement les tensions économiques par la négociation et dans le respect des principes d’harmonie, de non violence et d’intelligence collective. Selon cette approche, la logique de prédation des différentes puissances doit s’estomper au profit d’une gestion collective raisonnée des ressources protégeant la biodiversité et selon une vision partagée des normes sociales visant le bien-être humain. Vaste programme mais qui s’inscrit dans la philosophie du développement durable et de la responsabilité sociale des entreprises…

La lecture du dernier ouvrage d’Edgar Morin, La Voie, peut être éclairante pour comprendre ce modèle. Le discours est certes utopique, mais à défaut d’une « métamorphose », selon l’expression de Morin, le monde actuel, éreinté par la compétition économique et menacé par la guerre « no limit » (voir mon article du 22 octobre : Chine-USA : me poker et la guerre « no limit »), court très probablement à la catastrophe globale.

Quel serait dès lors le rôle et le devenir de l’intelligence économique ? Prenant ici tous son sens francophone (et non anglo-saxon), le terme évoque la capacité pour l’humanité d’organiser une économie fondée sur le développement durable au sein d’une gouvernance mondiale dont le rôle est de veiller à l’équilibre et à l’harmonie économique du monde. Il reste bien entendu à définir cette notion de gouvernance qui suppose une rupture avec le néolibéralisme, sans verser dans le collectivisme. Les entreprises et leurs parties prenantes entrent elles-mêmes dans une logique de développement raisonnable, la richesse étant redistribuée selon des critères de bon sens.  Un équilibre difficile à trouver mais qui fait le pari de l’intelligence.

On s’éloigne ainsi durablement des pratiques barbares d’espionnage, de déstabilisation et autres barbouzeries dégradantes, mais également de la tentation de rupture violente dont on constate la progression rampante à travers les divers mouvements de contestation qui émergent dans le monde.

 

                       



[1] « D’un paradigme à l’autre : l’intelligence économique et le partage des valeurs publiques », Franck Bulinge et Nicolas Moinet, colloque AIRMAP, Paris 5-6 décembre 2012