22 février 2012

La sagesse de l’espion

Alain Chouet nous propose un ouvrage original de réflexion sur les services spéciaux. L’ancien chef du Service de renseignement de sécurité de la DGSE a passé trente ans dans les services spéciaux. Autant dire qu’il en a vu de toutes les couleurs au sein de la « Boîte ». Entré comme jeune diplômé de Science Po, ce qui était encore assez rare à l’époque, il nous livre ses impressions et souvenirs sur le métier d’officier de renseignement. Pas de nostalgie dans le propos (quoiqu’elle ne soit jamais bien loin) mais un regard rétrospectif et le témoignage de ce que pouvaient être les valeurs de la Maison. On imagine assez bien les « anciens » jouant aux boules dans la cour d’honneur le jour de son arrivée. Mais la « Centrale », c’est aussi des guerres de chapelles comme celle qui oppose depuis toujours gaullistes et socialistes et qui persiste à travers des portes « condamnées » que Chouet, devenu chef, fera ouvrir…

La sagesse de l’espion n’est pas un ouvrage autobiographique. Ou plutôt est-ce l’autobiographie d’un officier de renseignement ayant vécu le renseignement dans sa chair, ce qui fait que le récit dissout l’homme dans le système. Chouet ne se raconte pas, il est l’expression de la mémoire et de la conscience collectives. C’est ce qui explique qu’il livre une réflexion brute et même crue, comme une émanation de « l’ADN » de la DGSE. On pense par exemple à cette remarque politiquement incorrecte mais qu’il énonce avec la force de l’évidence : « C’est ne rien comprendre que d’accuser les services secrets de faire «dans l’illégalité». Bien sûr, qu’ils font «dans l’illégalité». Ils ne font même que cela. C’est leur vocation et leur raison d’être. Le renseignement se recueille en violant ou en faisant violer la loi des autres. Le problème n’est pas d’obtenir, fût-ce avec virtuosité, ce que les autres peuvent dire ou montrer, mais bien ce que leurs lois, leurs coutumes ou leur environnement social leur interdisent formellement de communiquer ou de faire. Considérant cette fin, il va de soi que les moyens mis en œuvre seront en rapport: manipulation, séduction, corruption, violence, menace, chantage, au terme d’un processus qui aura mis à nu toutes les facettes de l’objectif visé, pénétré son intimité, exploité toutes ses vulnérabilités. » 

L’écriture est alerte, drôle et forte parce que Chouet a pris dix ans de recul sur trente années de vie où il s’est donné tout entier, en bon terrien Cévenol qui ne se laisse pas leurrer par la gloire et le besoin de reconnaissance. Son trésor est en dedans, comme tous ceux qui ont « vécu dix vies », « toutes passionnantes » et qui en ont « parfois souffert » sans l’avoir « jamais regretté ». Il est peut-être important de préciser pour les lecteurs profanes, que ce n’est pas systématique. Certains passent trente ans dans les services en subissant en en buvant des verres à moitiés vides. Ils en sortent aigris et n'ont rien compris. Ce n’est pas le cas de Chouet. Il aime la vie et ça se sent. Il dit ce qu’il pense et ça s’entend. Au final, il assume et l’on ne peut s’empêcher de sourire tristement lorsqu’il résume en quelques mots très sobres, avec pudeur, la manière dont sa carrière s’est brutalement arrêtée… Quand même, se faire virer sur ordre du président de la République !... pour un obscur, un anonyme, quel panache !

A lire donc avec gourmandise, pour le témoignage, la passion et la sagesse qu’il transmet…

La sagesse de l'espion, Alain Chouet, Editions Jean-Claude Béhar, octobre 2010

 

Posté par Franck Bulinge à 08:27 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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