24 février 2009
Enjeux et limites d’une approche historienne du renseignement
Alors qu'émerge en France une recherche académique sur l'histoire du renseignement, il paraît intéressant d'en questionner les enjeux et limites au regard des besoins exprimés à travers le livre blanc sur la défense, paru en juin 2008. En clair, la question est la suivante: la recherche universitaire peut-elle se satisfaire d'une approche historienne du renseignement ?
Dans une vision fonctionnelle (à quoi ça sert?), l’intérêt du travail des historiens réside principalement dans l’apport d’une vision rétrospective des actions et des usages politiques du renseignement. L’étude historique des événements politiques, permet notamment de mettre en lumière, à travers succès et échecs, le rôle et l’apport du renseignement, ses enjeux, ses risques et ses limites. L’historien contribue ainsi à identifier des pratiques, des événements, des personnages qui constituent a priori le socle culturel du renseignement, notamment dans son rapport au pouvoir politique. L’historien dégage non seulement des événements mais également des tendances sociologiques et anthropologiques dont on peut, dans une certaine mesure, inférer des schémas fonctionnels.
Outre l'historiographie et la mise en évidence d'une identité culturelle du renseignement, l'utilité majeure de la recherche historique sur le renseignement est de mettre en évidence une connaissance réutilisable, en considérant les succès et échecs comme objets d'analyse. Une telle approche peut produire les bases d'une épistémologie du renseignement, utile à la construction d'un modèle contemporain.
Limites de l’approche historienne
Toutefois, tirer les leçons de l’histoire est certes indispensable mais pas nécessairement suffisant, principalement parce que l’historien travaille à partir d'archives d'un intérêt relatif. En effet, la plupart des décisions impliquant les services de renseignement ne font pas l’objet d’un procès verbal, et seuls subsistent généralement les documents administratifs et comptables qui ne donnent que peu de substance aux activités qu’ils révèlent. C'est pourquoi l'étude des archives disponibles, outre le décalage temporel lié à leur déclassification, ne reflète pas la réalité souvent complexe d'une prise de décision politique et stratégique, et encore moins les savoir-faire développés sur le terrain. Les agents savent combien l'administration est coupée de l'activité opérationnelle, dès lors étudier le renseignement à partir des archives administratives, c'est un peu comme vouloir expliquer le travail d'un VRP à partir de ses notes de frais : le point de vue est indispensable mais pas prépondérant.
Certes l’inertie des bureaucraties, la récurrence des problématiques et la réticence au changement, permettent de supposer une certaine continuité des organisations, lesquelles déterminent en partie le fonctionnement opérationnel des services. Mais cela ne permet pas de garantir que la description des pratiques antérieures reflète systématiquement celles d’aujourd’hui. A défaut d’une observation directe des pratiques contemporaines, la transposition temporelle reste une conjecture dont le chercheur ne saurait se satisfaire.
Une diversification indispensable
De fait, si l’approche historienne reste une porte d’entrée indispensable à la recherche sur le renseignement, elle ne saurait apporter de réponses à l'évolution du paradigme du renseignement telle que je la mets en évidence dans mes travaux. Je pense notamment au concept de "cyber intelligence" qui illustre l'émergence d'un renseignement considérant Internet non plus comme un média, mais comme un théâtre d'opérations dématérialisé. Face à ce genre de problématique, il y a peu de chance qu'on puisse trouver chez Philippe Auguste, Louis XV ou Napoléon, des modèles d'analyse adaptés aux menaces émergeantes. De fait, cette évolution paradigmatique appelle une vision prospective de préférence à une approche rétrospective tirant d'éventuelles leçons du passé. En clair, l'histoire en tant que telle n'est pas la solution à nos problèmes actuels.
Il semble par conséquent indispensable de croiser au moins trois approches scientifiques (historique, politique et méthodologique) présentées dans le tableau ci-dessous. A défaut, la recherche sur le renseignement deviendra au mieux un passe-temps pour retraités des services, au pire un pré carré académique déconnecté de la réalité.
Approches |
Objet de recherche |
Applications |
Historique |
Étude des événements, phénomènes et modèles historiques |
- Compréhension des modèles politiques et culturels - Capitalisation des connaissances (leçons de l’histoire) |
Politique |
Étude sociologique et anthropologique du rapport renseignement/décision/pouvoir |
- Compréhension des rapports fonctionnels - Elaboration de modèles - Formation des décideurs |
Méthodologique |
Étude des théories et pratiques : méthodes, techniques et outils |
Elaboration de modèles théoriques et/ou optimisation des pratiques |
Trois approches scientifiques du renseignement
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