16 novembre 2008
Ethique et philosophie du renseignement
Défenseur d’un modèle d’intelligence économique orienté vers la compétition et la diplomatie économiques, j’ai pu mesurer durant ces dernières années, la difficulté de convaincre les divers acteurs français du danger d’un discours dramatique et anxiogène qui conduirait immanquablement à une politique de « fin justifiant les moyens ». Dans un contexte de crise économique et de risque sécuritaire exacerbés, qui engendrent une incertitude bien réelle, la tentation est grande de déplacer le curseur éthique en proclamant la légitime défense globale, au risque de heurter « pour la bonne cause », quelques principes démocratiques. Ce n’est donc pas un hasard si le fichier Edvige, dès lors qu’il mélangeait les genres, fut dénoncé comme l’instrument d’un soupçon d’Etat inacceptable.
A la recherche d'un ennemi
La théorie de la conflictualité soutenue notamment par les tenants de la guerre économique, a sans nul doute contribué au formatage des esprits et à la banalisation de pratiques spécifiques (pour ne pas dire spéciales). Au nom d’une menace hégémonique (l’ennemi extérieur), nous devrions selon cette théorie, employer les mêmes armes que l’on suppose d’un usage courant chez l’adversaire. Par une stratégie du soupçon savamment entretenue, le moindre événement vient étayer cette théorie et attise un discours polémique. On retrouve ici la notion de mythologie programmée de Perrot et Al (voir la bibliographie), reprise par Jean-Marie Abgrall dans son ouvrage « Tous manipulés, tous manipulateurs ». L’histoire montre malheureusement que le glissement du concept d’ennemi extérieur vers celui d’ennemi intérieur n’est qu’une question de perception et de représentations sociales (e.g. le McCarthysme), lesquelles sont influencées et manipulées autant par le contexte et que par le discours (lire notamment l’ouvrage de Christian Salmon sur le storytelling).
De la veille au renseignement offensif
C’est très exactement cet esprit que l’on retrouve à mon avis, dans l’appel d’offre des ministères de l’éducation nationale et de la recherche, dont la lecture ne laisse aucun doute sur la tournure que devrait désormais prendre la mission de « veille de l’opinion », face à ce que l’on identifie comme une menace potentielle. A une simple veille « marketing », utile au pilotage stratégique, se substituera désormais une mission d’intelligence économique dite « offensive » (on notera au passage combien le flou conceptuel de l’IE augmente le risque de confusion des pratiques). De fait, les expressions telles que « repérer les leaders », « rapprocher les informations et les interpréter », « anticiper les risques de contagion et de crise », « alerter et préconiser en conséquence », relèvent d’un vocabulaire qui ne cache ni leurs origines, ni l’intention qui les sous-tend. Au regard d’un tel texte, les ministères concernés se préparent a priori, mais sans doute à leur insu, à livrer une guerre de l’information contre un « ennemi intérieur ».
Pour un usage éthique de l'OSINT
Situation singulière que celle de ministères faisant appel au secteur privé pour une mission au confluent de l’IE et du renseignement politique, sans véritable garde fou juridique, puisque faisant l’hypothèse de la légalité du traitement de l’information ouverte par un employeur à l’encontre de ses employés. A peine lancé, et à l’heure même où la ministre de l’Intérieur tente d’assainir un secteur en proie à de multiples dérives, cet appel d’offre pose la question de la redistribution des missions d’essence régalienne, au profit de sociétés militaires et policières supplétives, dont on oublie au passage qu’elles portent par ailleurs le nom de milices. Que le lecteur ne voit pas dans ce propos une intention subversive, mais une volonté de laisser aux services compétents la mission qui leur revient au titre de la sécurité publique, et sous le contrôle des instances ad hoc.
Une responsabilité collective
Si nous n’y prenons pas garde, le glissement s’effectuera de manière banale, et se mettront en place des rouages « administratifs » qui n’iront sans rappeler des romans d’anticipation, si ce n'est de mauvais souvenirs. Gardons toujours en mémoire que le totalitarisme est plus affaire de circonstances que de volonté. C’est sans intention malveillante et en diluant les responsabilités qu’une société toute entière, et non pas seulement ses dirigeants, crée parfois à l’insu de tous et par erreurs successives, les conditions de son émergence.
Bibliographie
- PERROT M.D., RIST G., SABELLI F., La Mythologie programmée, L'économie des croyances dans la société moderne, Paris, PUF
- ABGRALL J.M. (2003), Tous manipulateurs, tous manipulés, First Editions
- SALMON C. (2007), Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits.
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=470356&pid=11391006
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
