Renseignement & Intelligence économique

Blog d'études et de recherche, par Franck BULINGE

25 septembre 2008

Refermer la boite de Pandore?

Suite à mon article précédent, qui a suscité diverses réactions, je propose d'apporter quelques approfondissements et précisions, sachant que mon intention n'est pas de me substituer aux historiens (je n'en ai pas les compétences), ni d'entretenir une polémique, mais de proposer un cadre de réflexion sur l'intelligence économique d'aujourd'hui.

Le contexte dans lequel s’inscrit cette réflexion relève d’un double constat :

1 - en France l’intelligence économique traverse une crise qui se traduit par une indifférence de la part des entreprises, et dont l’origine repose sur un flou conceptuelle, malgré l’excellence du savoir-faire technologique national.

2- L’IE s’est développée parallèlement à l’IM, sans pouvoir convaincre les entreprises de sa différence ou de sa supériorité.

L'objet de la réflexion

L’objectif est de tenter d’expliquer en quoi le modèle français d’IE souffre d’une faiblesse structurelle, qui se traduit par sa non appropriation par les entreprises, et ce malgré les efforts considérables qui ont été développés depuis quelques années, tant sur le plan de la recherche qu’au niveau politique.

S’agissant d’un problème structurel, on admet (postulat) que cette non appropriation (à quelques exceptions près), trouve son origine dans l’absence d’intérêt des décideurs pour l’IE, alors que paradoxalement l’intelligence marketing est devenue un outil usuel de l’entreprise. Cela tendrait à prouver que, contrairement au discours ambiant, les décideurs ne sont pas réfractaires à l’information pour peu qu’elle soit située dans un contexte qui leur est familier.

Ainsi donc mon propos n’est pas de déboulonner la statue de l’IE au profit de l’IM, mais de faire le constat que de ces deux concepts issus de courants théoriques communs, l’un s’est intégré aux pratiques de management sous une forme spécifique (études de marchés), l’autre peine à s’inscrire dans la logique managériale des organisations et fait encore figure de pratique exotique.

L'hypothèse de travail

Mon hypothèse aujourd’hui, est que pour éviter une paupérisation de l'IE, il faut réunir trois conditions essentielles: une dynamique intellectuelle qui repose sur une épistémologie maîtrisée (élaboration et maîtrise du concept), une approche pragmatique qui repose sur un ensemble de méthodologies éprouvées (les pratiques), enfin le besoin exprimé par entreprises d'une méthode globale de maîtrise de l'information (intelligence stratégique selon Marmuse, 1996).

Une analyse hitoriographique indispensable

L’analyse historiographique de l’IE, dont le lecteur pourra trouver un exemple dans la thèse de Masson (2001), livre quelques pistes tout à fait intéressantes sur l'origine et la structure du modèle actuel, dont on peut résumer ainsi les traits principaux :

- Des équipes scientifiques de pointe dans le domaine de la recherche sur l’information scientifique et technique (Paoli, Dou, Doucet) et de la veille stratégique (Lesca, Paturel, Colletis)

- La rencontre Harbulot/Baumard et l’esquisse d’une théorie de la guerre économique, qui faute d’une définition (imprécision de l’énoncé rendant possible sa falsification au sens de Popper), sera à l’origine d’une controverse avec les universitaires et qui aujourd’hui encore n’est pas résolue

- La commission Martre comme lieu d’affrontement des divers courants et champs d’influence. Le rapport exprime plus l’idée d’un patchwork où sont mis côte à côte des hypothèses théoriques (Levet, Baumard), des idéologies (Harbulot, Pichot-Duclos), expériences professionnelles (Jakobiak, Villain), et des intérêts à cours terme (Intelco)

- Une définition conceptuelle floue résultant d’une confrontation au terme laquelle il est vraisemblable qu’une équipe (Intelco) imposa son point de vue.

La naissance officielle de l’IE, "consacrée" (totémisée?) par le rapport Martre, serait donc moins le résultat d’une intelligence collective que la victoire d’un camp sur les autres, laquelle laissera des séquelles aujourd’hui bien visibles et qui se traduisent par une prépondérance des idées (la guerre des chapelles) aux dépens des pratiques, alors même que nous disposons de savoir-faire technologiques indéniables. Le fait est, qu’entre les idées et les savoir-faire, et faute d’une culture « business », il manque la méthode développée par les Américains et que l’on retrouve dans l’intelligence marketing !

Vers de nouveaux rivages

S’agissant des nouveaux territoires de l’IE, ma réflexion est moins une critique que l’expression d’une crainte face aux risques de ce redéploiement indispensable (sous peine de stagnation comme le dit très justement Philippe Clerc) :

- Risque d’un retour à de simples pratiques de veille documentaire,

- Risque de dilution/dissolution du concept d’IE au profit de pratiques spécifiques et hétérogènes,

- Risque de voir l’IE à nouveau empiéter sur des pratiques existantes faute d’une identification préalable.

Envisagé positivement, ce redéploiement stratégique de l'IE pourrait cependant être l’occasion de chercher de nouveaux modèles, et de stopper une certaine consanguinité théorique ainsi que le dogmatisme naissant qui en découle. Il reste à savoir si ce redéploiement est le résultat d'une évolution observée au sein des entreprises, ou bien l’expression d’une volonté politique. Dans le premier cas, la recherche consisterait à procéder à une observation des pratiques d'entreprises (voir thèse de Larivet, 2002), dans l'autre il s'agirait de développer une théorie et des méthodes susceptibles d'être adoptées par les organisations (approche constructiviste).

Lutter contre le dogmatisme

Le dogmatisme, en science notamment, n’est jamais que le résultat d’une pauvreté conceptuelle et d’un ancrage idéologisant qui se traduit par le refus de critiquer un cadre théorique "consacré". Il considère comme hérétique l’idée d’une évaluation voire d’une invalidation de tout ou partie du modèle (paradigme) qu’il défend aveuglément, généralement au nom d’intérêts particuliers (business model, budgets de recherche, ambitions personnelles). Or c’est justement le rôle des universitaires que de remettre en question les modèles dès lors qu’ils présentent une anomalie dans leur application expérimentale. Ce faisant, j’admets que la théorie défendue dans ma propre thèse et le corpus de connaissances sur lequel elle s’appuie, ne donnent pas en pratique les résultats escomptés, malgré le succès expérimental que j’avais rencontré.

Défi intéressant, puisqu’il s’agit de délivrer Prométhée et de refermer la boite de Pandore.

Posté par Franck Bulinge à 11:15 - Intelligence économique - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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