SoWhat? Analyser - Comprendre - Décider

Le renseignement au service du Prince : un point de vue machiavélien

L’une des dérives les plus perverses d’un système de renseignement est celle de la soumission ou de la connivence qui peut s’instaurer entre la direction d’un service de renseignement et le pouvoir exécutif, autrement dit le Prince, selon l’expression de Nicolas Machiavel. Elle se traduit par des phénomènes de filtration hiérarchique et d’autocensure conduisant à l’illusion d’une vision stratégique potentiellement erronée. Paradoxalement, s’agissant d’un phénomène inhérent aux grandes bureaucraties, l’apparition de ce type de dérives est le signe que nos services sont bien entrés dans l’ère technocratique.

A l’origine de la dérive de type soumission/connivence, on identifie deux types de relations non exclusives : la première repose sur un pouvoir exécutif fort imposant son point de vue sans discussion (tyrannie), la seconde sur une alliance cognitive fondée sur un tissu complexe d’amitié, d’esprit de corps, de respect hiérarchique et d’opportunisme politique. Les deux renvoient potentiellement aux conditions initiales de l’effet Janis ou pensée groupale. Ce phénomène consiste à réfléchir à l’unisson en ne tenant compte que des informations et des analyses allant dans le sens du point de vue défendu. L’effet Janis émerge directement dans le cercle décisionnel où il verrouille le sens critique, favorise l’autocensure, entraînant une illusion d’unanimité, de vérité, de bon droit, de puissance et d’invulnérabilité. Dans la mesure où il rejette toute information jugée non conforme au modèle défendu, il interdit toute remise en question et peut ainsi conduire aux pires catastrophes décisionnelles.

La révolution culturelle du renseignement français

Jusqu’à Nicolas Sarkozy, le renseignement était culturellement dédaigné voire méprisé par le pouvoir exécutif. Il s’ensuivait un désintérêt général des politiques à l’égard de la production des services. Cette posture, au demeurant regrettable, avait pour avantage de ne prendre aucun risque sachant que « l’arme du renseignement » est d’un maniement difficile et à double tranchant, comme l’ont montré un certain nombre d’affaires.

La situation a commencé à changer avec Nicolas Sarkozy dont la décision de renforcer le système de renseignement traduisait une volonté de s’en servir. La question se posa alors : s’en servir pour quoi faire ? La réponse tient tout à la fois de la culture stratégique du Prince et de son goût pour les affaires politiques et les relations internationales. C’est ici que le principe de continuité entre renseignement intérieur et extérieur, énoncé par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008, était susceptible d’atteindre une limite. On sait par exemple que Nicolas Sarkozy, qui avait été ministre de l’intérieur, avait une prédilection pour le renseignement intérieur alors qu’il entretenait une certaine distance vis-à-vis de la DGSE et plus encore de la DRM.

Avec François Hollande, les choses ont encore évolué et on peut légitimement penser que la DGSE  et la nouvelle DGSI, mais également la DRM (bien qu’elle soit subordonnée  à l’état-major des armées), ont trouvé une grâce égale aux yeux du président de la République.

En ce sens, on peut dire que le renseignement français, après une jeunesse difficile, est entré sinon dans l’âge d’or, du moins dans l’âge adulte.

Le renseignement est un outil original, mais pas exclusif

En tant qu’outil de décision et d’action politiques, le renseignement repose théoriquement sur la production d’informations neutres et fiables, issues de sources originales humaines ou technologiques, assorties d’une analyse et d’un commentaire. En toute logique, la DGSE et la DGSI doivent produire des synthèses destinées à éclairer le pouvoir exécutif grâce à des informations qu’il n’est pas censé lire dans la presse. De ce fait, ces synthèses doivent (toujours en théorie) être produites sans autre souci que celui d’établir la réalité des situations politiques (DGSI), géopolitiques (DGSE) et militaire (DRM) ainsi que des menaces afférentes. On pourrait résumer ainsi le credo des services : la sécurité nationale et grandeur de la France avant tout, que cela plaise ou non.

Cependant, cette posture implique la rigidité d’un modèle de gestion de la sécurité qui n’est pas adapté à la réalité complexe des jeux d’acteurs, que ce soit en politique intérieur, vis-à-vis des intérêts économiques ou dans les relations internationales. Dès lors, on ne peut espérer (et c’est quelque part une bonne chose) que l’exécutif conduise sa politique sur la seule base des renseignement obtenus. D’abord parce qu’ils sont généralement incomplets et qu’ils peuvent être faux, ensuite parce que d’autres producteurs d’information et de connaissances entrent en ligne de compte (notamment les instituts d’étude stratégique), enfin parce que des groupes de pression et d’influence agissent en sous-main (presse, groupes politiques, ONG, think tanks, influenceurs). En somme, pour paraphraser Clémenceau, l’information stratégique est une chose trop sérieuse pour être confiée aux (seuls) services de renseignement.

Plaire au Prince et assurer ses arrières

Le système de renseignement se trouve ainsi confronté à une concurrence d’autant plus forte qu’elle bénéficie d’une médiatisation très large agissant sur l’opinion publique. Or, toute bureaucratie, même qualifiée de spéciale, défend des enjeux budgétaires et carriéristes qui pèsent directement sur l’avenir des services. Produire à contre-courant de la doxa politico-médiatique, c’est prendre le risque de s’isoler et, celui de se tromper n’étant pas exclu, de se discréditer. Là comme ailleurs, le pire des torts est d’avoir raison contre tous...

Ajoutons à cela le risque toujours présent de déplaire au Prince qui n’aime rien temps que le consensus général autour de sa pensée, source d’harmonie médiatique et de légitimité politique.

Eviter le syndrome de Cassandre reste ainsi une des lois fondamentale d’un service de renseignement qui a le vent en poupe. De fait, il serait contre-productif et suicidaire pour un directeur général de la sécurité, serviteur de l’Etat en général et du Prince en particulier, de défendre le point de vue de son équipe envers et contre tout.

Il faut bien admettre que l’âge adulte présente quelques revers: il est synonyme de raison et implique par conséquent nombre de concessions voire d’abdications, et ce dans l’intérêt général et des ambitions de chacun. Car si le Prince se montre capricieux, la survie du service dépend de sa capacité à le conseiller sans lui déplaire au risque d’entrer en disgrâce, et il ne faut jamais négliger le fait que la culture française du pouvoir est encore largement d’essence monarchique.

Il s’ensuit un phénomène de filtration hiérarchique au sein des services, lequel peut aller jusqu’à l’autocensure. Comme je l’ai décrit dans mon ouvrage « De l’espionnage au renseignement, la France à l’âge de l’information » (Vuibert, 2012), la bureaucratie du renseignement se prête parfaitement à la « stratégie du blanco ». Elle consiste, pour chaque responsable d’un échelon hiérarchique, à modifier une phrase, caviarder ou supprimer un paragraphe, voire inverser carrément le sens d’un propos. Chacun espère ainsi soit satisfaire son propre ego, soi satisfaire son supérieur jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. A noter qu’on rencontre désormais ce phénomène dans la presse, ce qui n’est pas rassurant du point de vue du pluralisme de l’information.

Quand le Prince instrumentalise le renseignement

On l’a vu dans l’affaire des armes chimiques en Syrie, le pouvoir exécutif n’a pas hésité à instrumentaliser une synthèse de renseignement émanant de la DGSE, allant jusqu’à remanier un document original pour le rendre plus conforme aux objectifs de communication qui, pour le coup, pouvait être qualifiée de propagande. On a observé la même chose aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, où l’exécutif n’a pas hésité à brandir des synthèses de renseignement préalablement caviardées et tronquées pour justifier l’intervention en Irak, avec les résultats que l’on connaît. Avec le recul, on imagine au passage ce qu’aurait donné une intervention militaire en Syrie. A l’image de la Libye et de l’Irak, le pouvoir syrien se serait effondré au profit de l’avènement du califat au Levant... Le fait est que le soutien français aux rebelles syriens de tous poils a largement favorisé l’implantation de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Dire qu’on a même failli les armer...

L’instrumentalisation du renseignement relève, n’hésitons pas à le dire, de la forfaiture. C’est la raison pour laquelle il faut dénoncer systématiquement la perversion et la corruption de cet outil de puissance. Il n’existe malheureusement pas de tribunal pour juger les dirigeants qui, tels Georges W. Bush et Tony Blair, ont menti à la face de monde au prix de centaines de milliers de vies humaines. Ce que l’on sait en revanche, c’est que la sanction tombe sur les services de renseignement qui mettent des années à se remettre de leur instrumentalisation criminelle.

Un problème sans solution

Comme on peut le constater, la maturité du système français de renseignement engendre de nouvelles problématiques. Si la jeunesse des services a été marquée par l’esprit d’aventure et l’indiscipline qui faisait son charme, leur mise à niveau technocratique conduit à une intégration politique forte, avec pour conséquence une corruption de leur tissu culturel et une adaptation aux contraintes du Prince.

La question se pose alors : est-il préférable de dédaigner un service qui produit des informations jugées trop brutes, ou convient-il de le gérer selon les codes politico-administratifs de telle sorte qu’il soit écouté par le Prince ? Tel est l’enjeu pour les directeurs de la DGSE et de la DGSI. On peut certes le déplorer, mais il en est ainsi dans toutes les administrations. Au demeurant, ils ne peuvent être tenus pour responsables d’une telle situation. C’est au système politique de réfléchir à cette épineuse question.

Du point de vue du Prince, la réponse est loin d’être évidente car en définitive, usage et mésusage du renseignement sont les deux faces d’une même pièce dont on aimerait parfois qu’elle tombe sur la tranche...

 

 

 

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Crash du vol AH5017 : l’hypothèse de l’attentat

La catastrophe du vol AH5017 a fait l’objet d’une gestion médiatique directement au plus haut niveau de l’Etat, avec un effet de dramatisation poussé allant jusqu’à la mise en berne des drapeaux de la République. Cette précipitation de l’exécutif à prendre en main ce crash peut s’expliquer par une tendance de plus en plus marquée à instrumentalisation des catastrophes à des fins politiques. Néanmoins, dans ce cas précis, on peut s’interroger sur les motivations d’un tel empressement. D’emblée, la thèse de l’accident est celle qui a prévalu, même si, selon le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, aucune hypothèse n’est écartée. Pour autant, les médias n’avancent pas l’hypothèse d’un attentat, arguant d’emblée, à grand renfort d’experts, que la concentration des débris exclut une explosion en vol. Certes, mais quid du scénario type UA93 où l’appareil détourné par les pirates de l’air, s’écrase violemment en Pennsylvanie ?

 

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Selon les informations disponibles, l’appareil aurait chuté verticalement de 10 000 m en 3 minutes. Cela correspond à la chute libre d’un aéronef intègre. La zone de crash est très concentrée, on note la présence d’un cratère, la carlingue et les corps ont été pulvérisés, signes d’un impact à vitesse très élevée.

En l’état, deux hypothèses fortes émergent clairement. En effet, il semble acquis que l’appareil a fait une chute verticale depuis sont niveau de croisière jusqu’à l’impact au sol. Dans cette configuration où il n’y a pas de vol plané ni d’éparpillement aérien de débris, la panne moteur et l’explosion en vol sont a priori exclues. Reste donc deux options :

- la première hypothèse est celle d’une perte de contrôle de l’appareil due soit à un décrochage non contrôlé (scénario type AF447 du 01/06/2009), soit à une avarie des commandes de vol (scénario type AA261 le 30/01/2000), soit à une mauvaise gestion du système de vol en conditions météo dégradées (scénario type WC708 du 16/08/2005). Cet ensemble de scénarios est appuyé par les conditions météos ainsi que par les conversations qui auraient été relevées avec le contrôle aérien (les pilotes auraient demandé à faire demi-tour). Toutefois, on peut s’étonner que les pilotes n’aient pas envoyé un signal de détresse, bien qu’on ne puisse exclure une absence de réaction due à la panique ou à une surcharge cognitive de l’équipage.

- La seconde hypothèse est celle d’une prise de contrôle par des pirates de l’air avec deux scénarios : celui du type UA93 où une bagarre se termine par la chute de l’appareil, soit un acte délibéré envoyant l’appareil au sol. Il est clair que le lieu du crash (le Mali) est symbolique et qu’un attentat dans cette région est très probable compte tenu d’une part, de l’opération Serval (désormais Barkhane) et d’autre part, de la résurgence des mouvements terroristes (MUJAO, AQMI, Ansar Dine) ou de leur consolidation (Boko Haram). Cette hypothèse est d’autant plus plausible que la sécurité de l’aéroport de Ouagadougou est notoirement déficiente. Elle est toutefois fragilisée par l’absence de revendication que n’auraient pas manqué de clamer les djihadistes régionaux.

Il est évident que pour des raisons stratégiques, le gouvernement français n’a aucun intérêt à ce que la piste de l’attentat soit mise en avant. Ce serait la démonstration que Serval n’a pas permis d’enrayer le risque terroriste venant du Sahel, bien au contraire. Sous cet angle, on comprend mieux l’empressement de l’exécutif français à gérer la communication sur cette catastrophe, au risque toutefois d’alimenter les théories conspirationnistes. Car si par malheur l’enregistreur de conversations de bord ne livrait pas des données explicites, il se pourrait bien que le vol AH5017 se transforme en épisode d’X-Files, où la raison d’Etat aurait raison de l’intégrité du Bureau enquêtes accidents. Affaire à suivre donc, d’autant qu’il n’est pas exclu qu’une revendication opportuniste, même tardive, vienne relancer la machine médiatique.

 

 

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Loi Anti-jihad : quand le remède couvre le diagnostic

Le projet de loi anti-jihad qu’a présenté le ministre de l’intérieur mercredi vise à renforcer la législation anti-terroriste. Ce projet, réclamé par les services de sécurité et les juges anti-terroristes, vise notamment le risque de prolifération des « loups solitaires », qu’incarnent de manière encore confuse, les figures de Khalid Kalkal, Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche. Analyse critique d’un débat qui n’a pas eu lieu...

 

L’annonce quotidienne de nouveaux départ de musulmans radicalisés vers les terres de jihad est un phénomène qui a de quoi donner des sueurs froides aux services de sécurité. En effet, leur préoccupation, depuis quelques mois, est de savoir comment anticiper la menace potentielle que représentent ces jihadistes à leur retour en France. Telle est  en tout cas la problématique posée par les services de sécurité et leur ministre de tutelle, appuyés par les juges antiterroristes.

 

Critique du diagnostic

En France, on a l’habitude de prendre des mesures sans avoir sérieusement diagnostiqué les problèmes, leur portée et leurs limites. Pression politico-médiatique oblige, il faut « prendre des mesures », ne serait-ce que pour envoyer un signal positif à la nation. Ce faisant, le problème prend de facto une dimension nationale à caractère anxiogène, justifiant à posteriori, telle une prophétie auto-réalisatrice, les mesures sécuritaires adoptées. Il faut croire que les leçons du passé ne sont pas tirées par nos édiles. En matière de terrorisme, l’exemple d’« Al Qaeda » est pourtant éclairant. Inventée par les Américains pour catégoriser simplement la menace Ben Laden, cette marque a servi de franchise aux « jihado-terroristes » et « islamo-trafiquants » de tous poils. Autour d’un simple mot s’est ainsi cristallisé un concept (terrorisme islamique vs guerre globale contre la terreur) et structurée une nébuleuse. C’est un bel exemple de ce qu’on appelle l’hyperréalité.

L’invention du concept de « loup solitaire », relève en partie de la même logique. Le modèle que construisent actuellement les services et juridictions spécialisés est une hypothèse,  certes convaincante, mais qu’il conviendrait d’étayer à partir de données fiables et surtout plus substantielles. L’échantillon sur lequel repose la théorie du « loup solitaire » n’est en effet sociologiquement pas suffisant, loin s’en faut.

En clair, les cas de Kelkal, Merah et Nemmouche suffiraient à construire un modèle de menace alors même qu’ils sont très différents. En ne retenant que leurs points communs, le risque de caricature est évident : parcours de banlieue, petite délinquance, prison, islamisation, radicalisation, jihad (bien que les trois n’y soient pas allé), retour et transformation en « loup solitaire »... Même si l’on ajoute à ce trio les membres du gang de Roubaix, cela fait a priori un peu léger pour construire un arsenal juridique idoine.

Au demeurant, la publicité faite à ces mesures et surtout, aux personnages en question (le terme « personnages » suggérant la part de storytelling sur lequel repose cette théorie), du fait de la distorsion statistique qu’elle entretient (effet loupe), devient elle-même une incitation pour des citoyens en rupture avec le système... Par temps de crise socioéconomique, cela n’est pas sans risque.

Le problème, c’est qu’en dehors de tout débat scientifique, lorsque les acteurs sociaux posent eux-mêmes la problématique et discutent des solutions, il est courant d’éluder la contradiction épistémologique en invoquant un postulat par généralisation. Une fois médiatisé, maintes fois ressassé et soutenu par les marchands de peur, le pseudo-diagnostic devient une vérité collective appelant le remède miracle.

 

Critique du remède

Sur la forme, le projet de loi propose reflète évidemment la théorie du « loup solitaire », avec cinq mesures clés : la création d'une interdiction administrative de sortie du territoire, la création de la notion d'"entreprise individuelle terroriste", le blocage de l'accès aux sites de propagande et la pénalisation plus poussée de l'apologie du terrorisme, enfin la possibilité de perquisitionner les « clouds » et d’écouter les conversations sur Skype.

A noter que la mesure de pénalisation de l’accès aux sites jihadistes n’a pas été retenue. A l’évidence, elle n’aurait pas survécu à l’examen du conseil constitutionnel non plus d’ailleurs qu’à ce lui de la cour européenne des droits de l’homme.

A supposer bien sûr que la théorie du « loup solitaire » soit la bonne, ce qu’a fortiori on espère désormais pour ne plus avoir à perdre du temps, et qu’elles ne soient pas retoquées par le Conseil constitutionnel, ces mesures peuvent-elles être efficaces ?

Sur l’interdiction administrative de sortie du territoire, la confiscation du passeport paraît intéressante bien qu’elle n’arrêtera pas les plus décidés, favorisant même le business des faux papiers. La question de savoir sur quelles bases s’appuieront les services spécialisés pour qualifier un « candidat au jihad » est sans doute la plus simple à régler en accord avec les juges d’instruction. En revanche, l’empêchement des personnes suspectes dans les ports ou les aéroports sera vite assimilée au délit de sale gueule et contribuera à la victimisation des candidats au jihad. N’oublions pas au passage que, s’agissant de la Syrie, l’argument de légitimité a été fourni par les discours anti-Assad de nos édiles politiques et philosophes médiatiques. En outre, cette mesure ne manquera pas d’exacerber l’argument populiste d’un éventuel empêchement au retour voire de la perte de la nationalité des intéressés, sachant que cette dernière déborderait vite du seul cadre arabo-musulman...

La notion d’entreprise individuelle traduit bien la théorie du « loup solitaire ». Même si on la considère comme une simple hypothèse, elle vient renforcer positivement la législation. En ce sens, cette mesure est cohérente, même si, en réalité, les cas de Kalkal et Merah n’en relèvent pas, le premier ayant appartenu à un réseau, le second ayant évolué dans un environnement dont il reste à définir le rôle et l’influence. Nemmouche, rappelons-le, est encore présumé innocent, même si tout laisse penser le contraire.

Le blocage de l’accès aux sites internet est une question qui est débattue depuis quelques années. Certes, les opérateurs peuvent techniquement interdire l’accès aux sites, comme c’est le cas en Chine ou en Iran. S’il faut avoir un certain courage politique pour supporter la comparaison, ce dont on peut douter s’agissant des libertés fondamentales, il faut en outre convenir d’une définition juridique précise, laquelle relève a priori de l’Union européenne et de la cour de justice européenne. On imagine d’ici l’usine à gaz que cela représenterait si d’aventure, la machine technocratique de Bruxelles se saisissait de l’affaire. De fait, cette mesure ressemble plus à un argument de communication qu’à un moyen de stopper le phénomène.

La pénalisation de l’apologie au terrorisme se heurtera rapidement au problème de la définition même du terrorisme. Le jihad est-il une démarche terroriste, un engagement à défendre une cause (certains n’hésitent pas à comparer le départ en Syrie aux brigades internationales), une forme de résistance ? Les actes de terreur commis en Syrie et en Irak sont-ils assimilables au terrorisme ou aux crimes de guerre ou contre l’humanité? Là encore, on pressent le problème que pose une définition sur laquelle personne ne s’accorde...

Enfin, la possibilité d’investiguer dans le cyberespace semble couler de source. Dans ce domaine, les écoutes sont indispensables pour ne pas dire vitales, même si cela doit émouvoir les défenseurs des libertés individuelles. A l’heure où tout le monde raconte sa vie dans un blog, expose au grand jour son intimité sur Facebook et ses opinions sur Tweeter, l’idée d’être écouté par les services de renseignement n’est pas choquante, surtout lorsqu’elle est validée par les juges. Il existe toutefois un risque de dérapage inhérent aux enquêtes administratives, comme le montre l’affaire Coupa-Tarnac. D’une manière générale, c’est sans doute au niveau de la méthodologie qu’il faudrait évoluer pour éviter des dérapages que personne ne souhaite. Car ces dérapages sont à l’évidence des erreurs d’exploitation du renseignement.

Ainsi, le développement des interceptions et du champ d’investigation (le cyberespace), et plus généralement des moyens de renseignement mis en œuvre, doit être accompagné d’une réflexion épistémologique sur le renseignement lui-même, lequel n’a pas vraiment évolué depuis un siècle. Sans doute faudra-t-il notamment développer les capacités d’analyse de la DGSI en ayant à cœur de sortir d’une culture policière dominante au profit d’une culture transdisciplinaire qui permettra l’analyse complexe des phénomènes actuels ou émergents.

Finalement, à la question de savoir si ce projet de loi est adapté et sera efficace, la réponse semble désormais évidente : tout dépendra de la validité du modèle théorique retenu et de la finesse juridique et technique des textes d’application. 

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Faut-il supprimer les moyens informatiques offensifs de la DGSE ?

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Le rapport sénatorial que j’ai évoqué dans mon précédent billet* souligne également la nécessité de transférer les capacités informatiques offensives de la DGSE au profit d’un commandement interarmées des opérations numériques.

En quoi consistent les opérations numériques ?

La définition que nos sénateurs donnent des opérations numériques est assez vaste et comprend un volet renseignement (le pillage) et un volet action (sabotage) à vocation déstabilisatrice.

Ils précisent qu’elles sont relativement peu onéreuses et offrent une gamme très étendue d’effets : prise de contrôle, paralysie des processus de décisions, corruption, contrôle insidieux des données, manipulation politique, chantages… Elles permettent également une  gradation des effets : coup de semonce, paralysie partielle, paralysie totale etc., les sénateurs évoquant même la lutte contre les drones.

En bref, ces opérations sont de nature stratégique et changent le cours de la guerre. Dans un schéma explicatif, ils situent les opérations numériques entre les opérations spéciales et les opérations clandestines. Ils précisent au passage que les opérations numériques permettent avec les mêmes moyens, d’agir indifféremment de façon « spéciale » ou « clandestine », estompantainsi la frontière entre les deux types d’opérations.

Un opérateur unique

Selon les rapporteurs, la DGSE est actuellement le seul organisme français capable de mener des opérations numériques d’envergure. Ils estiment dès lors que « le fait que le gros des moyens techniques soit concentré au sein de la DGSE soulève des questions, en particulier sur la chaîne de commandement. L’action numérique impose en effet une coordination poussée entre les forces clandestines et l’état-major des armées et doit être pensée comme une action militaire, au même titre que les opérations spéciales. »

Dès lors, ils proposent de s’interroger sur l’utilité que pourrait avoir la création d’un commandement interarmées des opérations numériques.

Un risque de confusion doctrinale

Ce questionnement n’est certes pas dénué d’intérêt au plan conceptuel. Cependant, il s’intègre dans un contexte spécifique, celui de la réduction des budgets de défense. C’est donc à ce titre, autrement dit à défaut de moyens, qu’ils poussent leur raisonnement. C’est là je pense, que le bât blesse, car à vouloir réduire la peau de chagrin au point de confondre le spécial et le clandestin, on risque fort de commettre une erreur de doctrine. Pour faire simple, on n’imagine pas que les conflits dans lesquels sont impliqués nos forces armées appellent des opérations de nature gouvernementale, comme par exemple le sabotage du système informatique d’un Etat. Cette activité, par nature très particulière et aux implications dépassant largement le domaine militaire, ne peut relever des forces armées. Seule la DGSE a vocation à conduire des opérations de ce niveau. Il y a par conséquent un risque énorme de confusion entre des opérations militaires et des opérations gouvernementales.

Une capacité facile à atteindre et quasiment gratuite

En outre, on peut se demander si les rapporteurs n’entretiennent pas une certaine confusion au sujet des moyens informatiques, et notamment cryptologiques de la DGSE. Si tel est le cas, cela explique le questionnement budgétaire de nos édiles. En revanche, s’il s’agit uniquement de pénétration informatique, cela ne nécessite pas de moyens particuliers, comme le savent tous les hackers. Ainsi, il n’y a aucun obstacle budgétaire à former du personnel militaire à ce type d’activité et à les affecter au sein des unités de guerre électronique. On ne voit donc pas pourquoi nos sénateurs souhaiteraient déshabiller la DGSE de quelques dizaines d’opérateurs pour une économie totalement insignifiante et au risque d’une confusion dangereuse entre moyens et missions.

Tout comme la proposition de transférer une partie des personnels du SA vers le COS, la proposition de mutualiser les moyens numériques offensifs de la DGSE avec l’EMA risque fort de passer à la trappe. Reste que la création d’un commandement interarmées des opérations numériques n’est pas une mauvaise idée, de même que la construction d’un second porte-avions, le renouvellement des appareils de l’aéronavale, des avions ravitailleurs, des véhicules blindés, des équipements des fantassins, et de tant d’autres matériels aujourd’hui obsolètes.

 

* Rapport d'information n°525 sur le renforcement des forces spéciales françaises. Daniel REINERT, Jacques GAUTIER, Gérard LARCHER, 13 mai 2014

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L'avenir du Service Action de la DGSE

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Aujourd’hui je vais évoquer la question de l’avenir du Service Action de la DGSE. Un rapport du Sénat propose en effet de réaffecter certaines unités du légendaire SA au Commandement de opérations spéciales. On peut imaginer le choc culturel que représente cette annonce dans la communauté du renseignement. Pourtant, il pourrait bien s’agir du dernier volet de la réforme du système de renseignement débutée en 2008.  Voici quelques éléments d’analyse.

Un héritage historique

Le service Action c’est avant tout un héritage historique. Né officiellement avec le BCRA, il hérite du savoir faire et des pratiques de la Résistance et du SOE britannique. L’héroïsme de ces hommes et femmes n’est plus à démontrer. A la fin de la guerre, la création des services spéciaux, que décrit très bien Philippe Bernert dans sa biographie de Leroy-Finville, s’accompagne inéluctablement d’une dimension action voulue par les tenants du renseignement offensif, en tête desquels le colonel Fourcault. Ce sera le 11e Choc, créé par des figures légendaires du SDECE comme Morlane, Mautain, Maloubier, Dupas... Il faut relire Erwan Bergot pour comprendre les origines de cette aventure mythique sur lesquelles reposent 70 années d’histoire de l’action clandestine française et qui ont fait du SA un monument à part.

Le déclin des militaires

La civilisation du Service qui fut lancée après l’affaire Greenpeace, marque le déclin inexorable de l’influence des militaires dans la Maison. Le SA n’y échappe pas, même s’il constitue presque un état dans l’état, même si l’aura qu’il dégage l’ancre encore dans la culture de l’institution.

Premier signe de ce déclin, la création du service Mission en 1989 qui semble devoir remplacer le SA dans certains domaines de l’action clandestine. Autre signe de déclin, la technocratisation de la DGSE dont l’héritage culturel se dissout peu à peu dans une bureaucratie moderne qui a pour objectif, énoncé en 1989 par Claude Silberzahn, d’être (enfin) reconnue et intégrée au dispositif décisionnel étatique.

Encore un signe de déclin, Les ouvrages signés par d’anciens membres du SA et notamment Pierre Martinet, montrent bien que le service est sous-exploité, nombre de ses agents préférant rejoindre le secteur privé pour un salaire plus intéressant. De fait, et bien que le SA continue d’opérer militairement sur certains théâtres, il semble que l’essentiel de ses missions se soit recentré sur le contre-terrorisme et la question des otages.

La question délicate du bilan opérationnel du SA

Si l’on a l’habitude de dire que les opérations réussies restent secrètes et que seuls les échecs sont médiatisés, il faut bien dire que la somme des accidents et des échecs imputables au SA a fini par poser question. L’échec de l’opération visant à libérer Denis Alex, bien que relevant des aléas  opérationnels, marque sans doute un tournant dans l’histoire du service. On comprend évidemment la motivation qui a prévalu à cette opération visant la libération d’un confrère. Il en allait de l’honneur du Service. Un succès eut d’ailleurs été digne d’un blockbuster et aurait auréolé le SA d’une réputation toute neuve. Malheureusement, on ne prête qu’aux riches, et cet échec, en dépit du soutien officiel de l’exécutif,  lui vaut sans aucun doute une certaine disgrâce.

"Gloire au COS"

A contrario, le COS accumule les succès militaires et bénéficie, à juste titre, d’une réputation grandissante. Ne dégageant pas ces relents de clandestinité souvent désagréables aux narines des dirigeants, le COS porte l’auréole d’un savoir-faire militaire qualifié de spécial et qui représente parfaitement l’attribut de la puissance personnalisée du Prince. Ces opérations sont  décidée directement au niveau de l’exécutif et représentent le must en matière d’acte guerrier : elles sont fortes, courtes, circonscrites et surtout contrôlables. Tout succès vient directement gonfler l’aura du Prince. L’échec, lui, reste imputable aux aléas des combats et s’efface derrière le cérémonial dramatique des hommages aux soldats morts pour la France. Quelle que soit la situation, les forces spéciales s’inscrivent dans un champ médiatique à succès, ce qu’apprécie évidemment le politique.

Au demeurant, la frontière opérationnelle entre le spécial et le clandestin militaire est devenue bien ténue et ne semble plus justifier la distinction au prix d’un gaspillage budgétaire. Techniquement, la partie militaire des missions du SA pourrait donc être transférée avec armes et bagages au COS. En ce sens, le rapport des sénateurs est réaliste.

Toucher aux fondations?

Reste que le SA est une structure à part entière de la DGSE, avec sa propre culture, ses codes, son histoire, ses héros, ses mythes et son réseau de réservistes. Amputer la DGSE de cette puissante communauté représenterait non pas la fin des services spéciaux mais un changement profond du modèle national de renseignement extérieur. C’est évidemment un choix politique majeur. La nouvelle DGSE deviendrait alors un service de renseignement extérieur très majoritairement civil, associé non plus à l’action militaire mais à l’action diplomatique, à l’image du MI6 britannique. Ce choix n’est pas absurde a priori, mais il nécessite une réflexion en profondeur sur ses implications et ses conséquences. C’est ici, je pense, que le rapport de nos sénateurs trouve ses limites, car ce genre de réflexion nécessite une mise à plat de l’organisation la plus secrète de la République. De fait, il n’est pas certain que nos dirigeants aient vraiment envie ni même intérêt, pour quelques millions d’euros d’économie, à bousculer nos services spéciaux au risque de remuer la vase de notre histoire clandestine.

* Musique Alban Lepsy (http://alban.lepsy.free.fr) 

 

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Choc des civilisations (suite)

NOUVEAU ! Ecoutez cette chronique au format MP3 : Chro_140614 (Musique Alban Lepsy)

Aujourd’hui je voudrais revenir sur mon billet consacré au choc des civilisations et qui a suscité des réactions assez vives.J’ai en effet été pris à parti par une équipe de jeunes chercheurs en géostratégie qui m’ont copieusement accablé de sarcasmes et d’insultes, arguant, tels des inquisiteurs, qu’une « monstrueuse littérature avait méticuleusement démonté la théorie d’Huntington depuis 20 ans». Je suggère à ces jeunes loups en voie de radicalisation scientifique de ne pas se tromper d’ennemi.

Nonobstant, je maintiens que la grille de lecture d’Huntington, bien que controversée et discutable, ne doit pas être jetée aux orties.

Mon article était en l’occurrence une réflexion introductive au phénomène jihadiste dont la théorie d’Huntington me semble bien rendre compte. Il suffit en effet de lire les milliers de tweets émis par une centaine d’entre eux pour se rendre à l’évidence : la civilisation islamique doit s’imposer au monde, en commençant par se purifier elle-même avant de détruire les infidèles occidentaux. Je précise, pour mes censeurs, qu’il ne s’agit pas d’une généralisation de la théorie d’Huntington au monde arabo-musulman, mais bien d’une confrontation de cette théorie à une population identifiée sous le nom de jihadistes.  

On estime ainsi à 350 (chiffre non vérifié) le nombre de jihadistes d’origine française en Syrie, soit un rapport de 1 pour 190 000 habitants. La moitié d’entre eux est susceptible de mourir au combat. Un bon tiers envisagerait de rester sur place pour fonder une famille. Il resterait donc une centaine de personnes susceptibles de revenir en France. Ceux-là sont potentiellement nourris de haine et de revanche civilisationnelle.

Sachant qu’en dépit de la vigilance des services de renseignement, certains poissons peuvent passer à travers les mailles du filet, et sans compter la possibilité pour certains de reprendre une vie normale, on peut estimer à une trentaine le nombre d’individus susceptibles de passer à l’acte sur notre sol dans les trois prochaines années. Cela représente un potentiel de 90 à 240 morts si l’on s’en tient au mode opératoire dit du loup solitaire, et en supposant que le phénomène ne s’amplifie pas d’ici là.

Telle est la menace qui pèse sur notre pays à court et moyen terme.

Certes ces chiffres sont faibles si on veut les comparer à d’autres phénomènes mortels, cependant, la psychologie sociale montre que la barbarie d’un Mohamed Merah a un impact plus important sur l’opinion publique. De fait, l’importation de la violence jihadiste laisse planer l’ombre d’actes insoutenables de nature civilisationnelle comme la décapitation aux cris obsédants d’Allahou Akbar. Elle renvoie à notre propre mémoire et fait ressurgir le spectre de la Terreur. Il y a donc un risque de déstabilisation de notre société et c’est sans doute pour cette raison que le gouvernement fait le choix politique de considérer ces futurs ex-jihadistes comme une menace prioritaire.

C’est à partir de ce postulat qu’il m’a semblé utile de ressortir la grille d’Huntington, parce qu’il me semble, sans que cela soit bien entendu une vérité scientifique, que ce phénomène peut être traité en amont à travers une réflexion sociétale. Ce que je vais dire choquera sûrement beaucoup d’entre vous, mais il me semble qu’on va au jihad de la même manière qu’on va au Front national : par dépit, révolte, frustration, colère, impuissance à réformer un monde qui perd ses repères. Il représente une alternative pour ceux qui ne se sentent plus considérés et dont les valeurs se heurtent quotidiennement au vide et à l’indifférence d’une société sans Dieu, matérialiste, consumériste, pornographique, en un mot : décadente.

J’entends d’ici les réactions : d’un côté, les progressistes (j’arrête de les surnommer bobos bien pensants) crieront à la réaction. De l’autre, les positivistes argueront que cela mérite d’être mesuré, vérifié, validé, enfin tout le blabla habituel des scientifiques planteurs de thermomètres. A cela je réponds qu’on n’a malheureusement pas trois ans devant nous, temps moyen de publication d’un article dans une revue scientifique classée, pour décider de la manière de contrer cette menace et celle de l’extrémisme en général... 

Il faut parfois avoir le courage d’enlever sa blouse et sortir de son laboratoire ou des salles d’archives pour prendre de vrais risques face aux problèmes de la vraie vie. Cela s’appelle faire de la politique et ce n’est évidemment pas une science exacte.

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SoWhat? Un nouveau nom pour ce blog

SoWhat? C'est la question que pose le décideur à ses analystes, parce qu'une analyse ne peut se restreindre à un exercice intellectuel, à une abstraction.

L'analyse est un double engagement, celui de construire une représentation cognitive fiable et opérante, et d'en assumer la responsabilité.

SoWhat? est une invitation expresse à en venir aux faits, à la synthèse, parce que le processus même de l'analyse n'est pas une fin en soi.

SoWhat? c'est aussi et surtout la question qui précède celle que posera immanquablement le décideur à son équipe: And Now What? 

Enfin, pour ajouter au dynamisme de ce blog, je proposerai désormais mes chroniques en podcast au format MP3, plus vivant, et plus pratique puisque vous pouvez l'écouter à volonté et sans lunettes!

En vous remerciant de votre fidélité

Franck Bulinge

 

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Ukraine : une relecture utile du choc des civilisations

SamuSamuel_P__Huntington_(2004_World_Economic_Forum)el P. Huntington et son ouvrage Le choc des civilisations ont été violemment décriés par une cohorte de bobos bien pensants. Vision qualifiée rageusement de néoconservatrice et dont Bush se serait inspiré pour mener ses croisades, la théorie que défend Huntington dès 1993,  marque l’émergence du paradigme civilisationnel comme grille de lecture de la politique internationale.

 

 

Relire Huntington sans a priori

Qui veut bien se donner la peine de lire sans a priori cet ouvrage fondamental, outrepassant la censure bien pensante, trouve des clés de compréhension du monde d’aujourd’hui. J’utilise sciemment le qualificatif « fondamental » car, sans être néoconservateur, il faut admettre que cet ouvrage, traduit en 39 langues, a d’une certaine façon modelé le monde actuel et il sert sans doute encore de livre de chevet (celui qu’on cache de manière inavouable) à nombre de dirigeants politiques. En outre, il éclaire remarquablement notre lecture du monde et pour cause, puisqu’il aura eu l’effet, à travers son interprétation bushienne, d’une prophétie auto-réalisatrice.

Aujourd’hui, quoi qu’on en pense, le choc des civilisations s’impose et engendre des tensions nationales, régionales et internationales particulièrement explosives.

Le paradigme civilisationnel et son interprétation radicale

Huntington, citant Kuhn, rappelle qu’un paradigme est une théorie acceptée par les scientifiques parce qu’elle s’avère la mieux à même d’expliquer les phénomènes observés.

Pour Huntington, le paradigme civilisationnel est « le fait que la culture, les identités culturelles qui, à un niveau grossier, sont des identités de civilisation, déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde de l’après guerre froide. » Partant de ce principe, il offre une grille de lecture des relations internationales dont il admet qu’elle est volontairement mais nécessairement simplifiée, à l’image d’une cartographie. C’est cette simplification, exploitée de manière bête et méchante par Bush et consort, qui a fait de ce paradigme une théorie maudite. De fait, toute théorie, à l’image de la relativité d’Einstein, peut aussi bien servir les bonnes causes que les mauvaises. Le choix d’attaquer préventivement la menace civilisationnelle que représente le monde arabo-musulman pour l’Occident américain n’est pas prescrit par Huntington. Cette menace n’est d’ailleurs qu’une perception/interprétation dont la traduction stratégique préconisée par Huntington n’est pas l’invasion de l’Irak ou de l’Afghanistan.

L’exemple de l’Ukraine

L’une des caractéristiques essentielles d’un paradigme scientifique est sa capacité à prédire des phénomènes. Voici, par exemple, l’analyse prédictive qu’Huntington fait au sujet de l’Ukraine :

«  A l’inverse (du paradigme étatique), l’approche civilisationnelle met l’accent sur les liens culturels, personnels et historiques qui unissent la Russie et l’Ukraine et le mélange de Russes et d’Ukrainiens qui vivent dans les deux pays. Elle attire l’attention sur la frontière civilisationnelle qui sépare l’Ukraine orthodoxe à l’est de l’Ukraine uniate à l’Ouest. Mearsheimer, conformément à la théorie « réaliste » de l’Etat en tant qu’entité unifiée et séparée, néglige totalement cette donnée historique ancienne. Tandis que l’approche étatique évoque la possibilité d’une guerre russo-ukrainienne, l’approche civilisationnelle montre qu’elle est peu vraisemblable. Au lieu de cela, il est possible que l’Ukraine se divise en deux. Les facteurs culturels qui expliquent cette éventuelle séparation conduisent à prédire qu’elle serait plus violente que celle qu’a connue la Tchécoslovaquie, mais moins sanglante que l’éclatement de la Yougoslavie. »

A ce stade de la lecture, on peut dire qu’Huntington avait raison et qu’il faut bien envisager la situation ukrainienne en termes de civilisations. Lisons la suite :

«  Ces différentes prédictions, à leur tour, induisent différentes priorités politiques. Les prédictions de Mearsheimer quant à une possible guerre de conquête de l’Ukraine par la Russie le conduisent à approuver le fait que l’Ukraine dispose d’armes atomiques. L’approche civilisationnelle, quant à elle, inciterait plutôt à favoriser la coopération entre les deux pays, à pousser l’Ukraine à renoncer aux armes atomiques, à mettre en place une aide économique significative et d’autres mesures permettant de préserver l’unité et l’indépendance de l’Ukraine, et enfin de prévoir un plan d’urgence en cas d’éclatement de l’Ukraine. »

 

Cette analyse n’est pas un simple coup de chance. Mort en 2008, Samuel P. Huntington restera un prophète maudit, mais on aurait tort de se priver d’une grille de lecture qui, débarrassée de son instrumentalisation néoconservatrice, s’avère bien utile pour prévoir les événements politiques, que ce soit le phénomène jihadiste ou les résultats des élections européennes...

 

 

 

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Les services de renseignement face au syndrome Merah

Comme je l’écrivais récemment dans un billet sur la nouvelle DGSI, la focalisation sur le phénomène jihadiste n’est pas un bon signal de communication. Elle laisse entendre en effet que la mission centrale et prioritaire de cette direction générale du renseignement intérieure est de lutter contre ces jeunes soupçonnés d’aller se battre en Syrie aux côtés des islamistes. Si c'était le cas, alors l’affaire Nemnouche marquerait le premier grand échec de ce service et de la politique mise en place par le gouvernement. Pourquoi ? Parce que dans l’imaginaire de nos sociétés démocratiques, le renseignement est paradoxalement symbole d’omniscience et d’omnipotence alors même qu’il ne peut déployer les moyens de surveillance d’un Etat totalitaire, à l’exception notable des Etats-Unis.

De cet échec résulterait une perte immédiate de confiance à l’égard d’un dispositif de renseignement coûteux, agité imprudemment comme un épouvantail politique.

Une fois encore, une fois de trop dirais-je s’agissant d’un domaine réclamant discrétion et humilité, le discours politique a instrumentalisé les services de renseignement et laissé croire, alors même qu’un de leurs anciens patrons est traîné en justice pour une histoire de fadettes téléphoniques,  qu’ils ont la capacité de surveiller chacun d’entre nous, et de préférence les jeunes musulmans ou futurs convertis à l’islam susceptibles, après un passage en prison, de partir en Syrie...

Ce type de discours est comme un défi impossible à relever. Il met une pression inutile sur les services, induisant un risque d’erreurs non négligeable en fabriquant de surcroît un ennemi inflationniste. De 250 jihadistes potentiellement partis en Syrie il y a quinze jours, le chiffre de 750 était avancé ce matin sur France Info. De quoi affoler tout le monde sans aucune base de calcul factuelle.

Il me semble par conséquent qu’un peu de mesure dans le discours politique contribuerait à dédramatiser un phénomène surmédiatisé et par là même, à réduire l’effet démultiplicateur qu’il exerce sur quelques jeunes en mal d’exaltation identitaire.

Il est urgent et important que nos dirigeants acquièrent une meilleure pratique du renseignement, et prennent exemple sur le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, qui fait preuve d’une discrétion exemplaire et d’un remarquable sens des responsabilités dans ce domaine.

Par ailleurs, il serait sans doute utile de réfléchir à au moins trois questions essentielles, de nature sociétale, que posent ces affaires :

- Pourquoi ces jeunes sont-ils tentés par l’aventure jihadiste ?

- Pourquoi la radicalisation observée dans les prisons depuis bientôt dix ans n’a pas encore trouvé de solution ?

- Enfin pourquoi, alors que rien, en Syrie, ne semble prédisposer les jihadistes à s’en prendre aux juifs, l’ennemi désigné étant (pour faire simple) le régime de Bachar el Assad, les ex-jihadistes ou supposés tels s’en prennent-ils prioritairement à la communauté israélite?

Ce genre d’affaire dépasse à l’évidence le seul cadre de la DGSI et de la DGSE, et il serait absurde que ces services assument seuls la responsabilité d’un phénomène social par définition très complexe.

 

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Actualité commentée des services de renseignement. Mars- avril 2014

Dans cette nouvelle rubrique je propose de faire une synthèse régulière de l'activité médiatique concernant les services de renseignement français.

DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure)

Révélations d’Edward Snowden (suite)

- Interpellation de la LDH le 22 avril sur l’accord entre Orange et la DGSE pour l’interception des flux de l’opérateur numérique (1). Elle fait suite aux révélations du journal Le Monde, le 20 mars, sur les pratiques d’espionnage électronique de la DGSE comparables à celles de la NSA (2). L’affaire fait l’objet d’une question écrite au gouvernement par la députée communiste Jacqueline Fraysse (3)

Commentaire : comme il fallait s’y attendre, les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance électronique intérieure des centrales de renseignement touchent également la DGSE qui entretient des liens particuliers avec l’opérateur historique. Faut-il pour autant craindre une dérive liberticide ? A priori non, dans la mesure où les services français n’ont ni la vocation ni les moyens d’espionner Mme Michu. Rappelons qu’en France, il est encore possible de plaisanter dans les avions avec le mot bombe et que notre pays n’a pas déclaré la guerre globale contre la terreur. Néanmoins, il convient de rester vigilant sur l’utilisation possible de cette surveillance à des fins autres que contre-terroristes.

Crise ukrainienne

Passage en mer Noire, le 26 mars, de l’Alizé, navire de soutien aux nageurs de combat de la DGSE (4).

Commentaire : le navire, filmé par les médias turcs, faisait apparemment route vers le port de Varna. En pleine crise ukrainienne, il y a peu de doute que le navire ait été déployé en vue d’opérations liées au problème de la Crimée. Le manque de discrétion de ce passage en plein jour interpelle, à moins qu’il ne s’agisse d’un message ? Les Russes ne manqueront pas de suivre de près ses activités...

Libération des otages

La presse se fait l’écho du rôle de la DGSE dans la libération des otages en Syrie. Des informations filtrent selon lesquelles elle aurait pisté les otages dès leur enlèvement et aurait piloté les négociations sous la Houlette du ministre de la Défense. L’éternelle question de la rançon et du débriefing des otages est traitée avec la patience du sage par Alain Chouet sur France Inter le 17 avril (5).

Le député Jean-Jacques Urvoas, sur son blog, félicite la DGSE au sujet des otages et en profite pour appeler au développement d’une culture française du renseignement (6)

Commentaire : Il serait temps que les médias comprennent que la publicité faite à la question de la rançon encourage le business de la prise d’otages... J'invite M. Urvoas à lire mon ouvrage sur le renseignement (paru en 2012 chez Vuibert) dans lequel je montre que la culture française du renseignement a déjà bien évolué.

Culture justement...

A lire, le billet de Thierry Lefèvre sur Le Spiralweb, rédigé un 1er avril, sur les souvenirs romancés d’un ex-agent de la DGSE (7). Un poisson à déguster avec gourmandise...

No Comment !

 

DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur)

La DCRI s’apprête à devenir la DGSI. Information de l’AFP reprise par le blog LeColonel.net (8). Le 1er mai, la direction centrale du renseignement intérieur créée à l’instigation de Bernard Squarcini, deviendra direction générale de la sécurité intérieure. Alter ego de la DGSE à la défense, elle sera placée directement sous la tutelle du ministre de l’intérieur.

Commentaire : il s’agit dune évolution majeure qui finalise la réforme du renseignement intérieur entreprise en 2008. Un siècle après la création de la Sûreté générale, la France se dote d’une véritable agence de sécurité nationale.

 

DRM (Direction du renseignement militaire)

- Intelligence Online signale une réforme en cours de la DRM suite à des disfonctionnements. Il semblerait que la nouvelle direction opère un recentrage avec les unités de renseignement positionnées au sein des forces.

- Tenue le 23 mai d’un colloque à huis clos sur la veille stratégique (10)

- Lancement du programme CERES (capacité de renseignement électromagnétique spatial) : selon La Tribune, le CNES a avalisé le démarrage du programme de construction de trois satellites ROEM qui seront livrés en 2020 (11).

Commentaire : fidèle à sa tradition, la DRM se montre toujours très dynamique dans la réflexion sur l'évolution de son métier. On se rappelle notamment de l'audacieux questionnement épistémologique lancé en novembre 2010.

- Le bâtiment d’interception de la DRM, le Dupuy de Lôme, aurait également été aperçu dans le Dardanelles en route vers la mer de Marmara, selon le blog Zone militaire (9).

Commentaire : il semble logique que les moyens de renseignement électronique de la DRM aient été affectés à cette zone de crise. A lire justement ce reportage sur les opérateurs DASEM (12)

 

(1) http://www.ldh-france.org/Intrusion-massive-de-la-DGSE-dans.html

(2) http://www.lemonde.fr/international/article/2014/03/20/dgse-orange-des-liaisons-incestueuses_4386264_3210.html

(3) http://www.urvoas.org/2014/04/21/felicitations-a-la-dgse/

(4) http://turkishnavy.net/2014/03/27/french-warship-fs-alize-passed-through-dardanelles/

(5) http://www.franceinter.fr/emission-linvite-de-7h50-alain-chouet

(6) http://questions.assemblee-nationale.fr/q14/14-52975QE.htm

(7) http://thierrylefevre-ecrivain.blogspot.fr/2014/04/quand-je-travaillais-pour-la-dgse.html

(8) http://lecolonel.net/beauvau-prepare-le-grand-lifting-du-renseignement/

(9) http://www.opex360.com/2014/04/10/dedie-au-renseignement-le-dupuy-de-lome-il-en-route-vers-la-mer-noire/

(10)             http://www.intelligenceonline.fr/renseignement-d-etat/les-organisations/2014/04/16/la-drm-revient-au-centre-du-jeu,108018620-GRA

(11)             http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20140331trib000822836/renseignement-spatial-la-france-se-dote-de-tres-grandes-oreilles.html

(12)             http://infos.emploipublic.fr/metiers/les-secteurs-qui-recrutent/militaires-et-civils-les-metiers-de-larmee/metiers-de-larmee-portraits-de-professionnels/jerome-v-informateur-du-renseignement-militaire/apm-73452/

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« De l’espionnage au renseignement, la France à l’âge de l’information »

 

9782311006582Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE:

"Votre travail est sans conteste le plus complet, le plus clair, le plus documenté qu'il m'ait été donné de lire sur le sujet (…) Tout y est, notamment un angle d'approche original, un cheminement du raisonnement lumineux, des démonstrations convaincantes et une compréhension du système "de l'intérieur", ce qui est rarissime."

Rémy Porte, blog Guerres et conflits:

"Une véritable synthèse en 350 pages. Le tour de force de l'auteur est peut-être aussi ici (…) l’esprit de synthèse de l’auteur et son style simple et direct, le choix de rédiger des chapitres courts allant à l’essentiel et la diversité des thèmes abordés permettent, en un nombre limité de pages, de faire un vrai « tour d’horizon » du dossier. Un livre à lire et à conserver comme outil de travail ou de référence."

Lire l’introduction et la table de matières ici.

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28 juin 2014

Baromètre bimestriel du renseignement français. Mai-juin 2014

Le baromètre de mai-juin 2014 fait apparaître une activité médiatique soutenue autour de la communauté française du renseignement. L’ensemble des articles est globalement positif et confirme la bonne réputation des services. Seule la DGSE semble faire l’objet d’une baisse de régime avec l’apparition de signaux plutôt forts qui pose question sur l’éventuelle poursuite de sa démilitarisation au profit de la DRM et du COS.

(Remarques : Revue effectuée par mots-clés sur Google sur la période de référence. Les résultats ne sont pas discriminés, ce qui laisse un peu de place pour un éventuel bruit. Les services sont présentés dans l’ordre d’importance en termes d’effectifs.)

 

DGSE : 140 résultats

Voici, commentés, top6 des résultats de la recherche DGSE du 1er mai au 28 juin.

1) Le rapport du Sénat sur le COS (1), évoquant le transfert d’une partie des moyens du SA et de la cyberguerre vers les armées, soulevé par Jean Guisnel dans Le Point (2).

Analyse : difficile de ne pas s’interroger sur l’intention qui prévaut dans ce rapport. Derrière la logique de réduction budgétaire, il est impossible de ne pas y voir une manœuvre d’appauvrissement de la DGSE au profit de l’EMA par démilitarisation interposée. Reste à savoir qui cette mesure arrangerait le plus : les militaires qui s’en trouveraient renforcés ou/et la DGSE elle-même qui verrait là une occasion de réduire le pouvoir du SA ? Quant au politique, il souhaite-t-il poursuivre la réforme du renseignement et disposer d’un service de renseignement moins porté sur l’action militaire clandestine au profit de la fonction connaissance/anticipation stratégique ?

Reste à savoir quelle attention l’exécutif portera à ce rapport.  Ce qui est sûr, c’est qu’il constitue un signal assez fort qui pourrait faire son chemin. Attention toutefois de bien mesurer les enjeux et conséquences d’une telle révolution (lire mes deux dernières chroniques à ce sujet).

2) Sur Slate.fr, (3) le journaliste geek Jean-Marc Manach, dans le sillage du blog Zone d’Intérêt (billet du 5/9/13) fait une démonstration de « renseignement de sources ouvertes » sur la localisation des stations COMINT de la DGSE et de la DRM à partir des documents administratifs et notamment les appels d’offre des marchés publics. (17000 Likes, 520 tweets, on peut dire que l’article a eu du succès).

3) Bug Brother (4), un blog du journal Lemonde.fr, livre un article particulièrement fouillé sur la relation entre Orange et la DGSE, et plus généralement sur les interceptions des communication numériques en lien avec les services alliés dont le GCHQ. Il évoque enfin l’évolution de la mutualisation des moyens entre les différents services nationaux. (1594 shares sur les réseaux sociaux, 1071 tweets)

Commentaire : ces deux articles montrent que la connaissance globale des structures et méthodes du renseignement technique, autrefois extrêmement protégée, est aujourd’hui plutôt ouverte, sans aller jusqu’à la transparence totale. Si cela présente l’avantage de peser médiatiquement sur le politique qui pourrait « éventuellement être tenté par d’éventuelles dérives, sait-on jamais », la réalité des pratiques reste inaccessible et repose encore sur le contrat de confiance entre l’Etat, les services et les citoyens.

4) Sur DREUZ.info (5), « Organe francophone, chrétien, néoconservateur et pro-israélien », un long article très ambigu de Michel Garroté sur le recrutement à la DGSE et à la DGSI, l’auteur revenant sur la révélation par l’institut MEMRI, régulièrement soupçonné d’être un organe de propagande de la droite israélienne, de la mort au Mali d’agents de la DGSE.

Commentaire : cet article sinueux et pas toujours très cohérent (comme en témoigne le paragraphe insolite et conspirationniste sur le vol 447 d’Air France) est porteur d’un message essentiellement négatif à l’encontre de la DGSE. A lire donc, mais avec un certain recul…

5) Sur le blog de Jean-Dominique Merchet (6), un peu de culture (promotionnelle) avec un billet consacré au roman de Stéphane Gillier, 65-84 (Phébus), retraçant le parcours d’un militaire passé par DGSE. Je m’empresse de le commander pour en faire une note de lecture…

6) Toujours sur le blog « Secret défense » de Merchet, un billet sur l’ouvrage de Jacques Hoggart, patron de la société de sécurité Epée, intitulé « L’Europe est morte à Pristina » (Hugo Doc). Ce qui retient l’attention de Merchet, c’est un passage concernant les positions opposées tenues par le COS (pro-Serbes) et la DGSE (pro-UCK). Si j’étais paranoïaque, je chercherais un rapport entre cette publication et le rapport de nos sénateurs. Il est clair en tout cas qu’on parle beaucoup, et de manière antagonique, de la relation entre le COS et la DGSE…

 

DGSI-ex-DCRI :  176 résultats

La création de la nouvelle direction le 1er mai concentre l’attention des médias (80% des résultats), tandis que l’affaire Nemmouche et la tuerie de Bruxelles mobilise seulement 10% des résultats, et 10% sur divers articles concernant l’activité de la DGSI (Areva, Merah). L’ambiance est donc à la nouveauté et à la promotion de la nouvelle direction qui recrute 430 personnes pour renforcer ses effectifs. Un certain nombre d’articles évoquent le renforcement des moyens d’interceptions des communications, à l’instar de Bug Brother dont l’article a été cité plus haut.

 

DRM : 96 résultats

Activité médiatique en hausse pour la direction du renseignement militaire, en raison notamment du colloque organisé le 23 mai sur le thème de la transformation de la DRM.

RFI s’interroge (7) ainsi sur la place de la DRM dans la communauté française du renseignement, soulignant que la DRM réfléchit à sa transformation dans un contexte d’augmentation de la masse d’information et de réduction budgétaire. Une équation effectivement complexe qu’envisage avec optimisme le nouveau directeur de la DRM qui évoque l’entente cordiale qui règne entre les patrons des différents services.

RFI évoque au passage la création souhaitée par les militaires d’un centre de renseignement géospatial alliant la géographie humaine au renseignement. En clair, il s’agirait de regrouper en une seule entité les moyens humains et techniques de renseignement militaire, dont certains sont encore aux mains de la DGSE. RFI rappelle qu’historiquement la DRM a toujours fait figure de chef d’orchestre en matière d’imagerie alors que la DGSE « possédait l’expertise en matière d’écoutes »… Autre indice d’une forte poussée des militaires aux dépens de la DGSE ? (Voir également l’article de Jean-Marc Manach, cité plus haut, sur les stations d’écoute. Il y révèle la position des DAT.)

Jean-Dominique Merchet, sur son blog Secret défense (8), évoque quant à lui la proposition du général Gomart de créer des « cellules interagences » (acronyme CIA) pour faire face collectivement à la gestion des crises. Chaque CIA serait placée sous la responsabilité d’un service pilote. La DRM semble avoir pris la mesure des nouveaux enjeux méthodologiques liés au changement de paradigme du renseignement que j’évoque depuis dix ans…

Dernière bonne nouvelle, évoqué par La Voix du Nord (9), le futur site de Balard accueillera l’ensemble de la fonction « exploitation » de la DRM. En clair, l’EMA disposera d’un véritable service d’analyse de renseignement d’intérêt militaire.

 

DPSD : 179 résultats

De manière très modeste mais néanmoins très ouverte (9), la DPSD recrute 25 personnes sur des postes opérationnels (ingénieurs SSI, analystes de renseignement) et administratifs. Les fiches de postes sont accessibles sur internet.

Autre point de focalisation médiatique, l’organisation par la DPSD du colloque de Renne, le 22 juin dernier, consacré à l’intelligence économique.

Enfin, un article du site du Mindef consacré à la mission de la DPSD pour les cérémonies du 14 juillet. A l’heure où Dieudonné Mbala Mbala appelle à une action subversive lors du prochain défilé sur les Champs Elysées, il est bon de savoir qu’un service travaille à son bon déroulement.

 

TRACFIN : 172 résultats

L’activité médiatique se concentre essentiellement sur les enquêtes en cours ou à venir visant des personnalités politiques et économiques. L’actualité porte également sur la condamnation d’un ex-agent du service pour avoir divulgué des informations sur son blog au sujet de l’affaire Cahuzac. Il s’agit moins d’articles de fond que d’une rubrique « faits divers » montrant à minima que TRACFIN fait la lessive chez les blanchisseurs…

 

DNRED : 134 résultats

L’actualité du service de renseignement des douanes est naturellement centrée sur la lutte contre le trafic de stupéfiants. La première page de résultat, c’est assez significatif, est celle du site des douanes qui relate majoritairement les saisies et l’arrestation de narcotrafiquants.

 

(1) Rapport d'information n°525 sur le renforcement des forces spéciales françaises. Daniel REINERT, Jacques GAUTIER, Gérard LARCHER, 13 mai 2014

(2) http://www.lepoint.fr/editos-du-point/jean-guisnel/le-senat-veut-priver-la-dgse-d-une-part-importante-de-ses-moyens-11-06-2014-1835082_53.php

(3) http://www.slate.fr/story/86395/dgse-stations-ecoute-carte-espion

(4) http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2014/05/20/dgseorange-joue-la-comme-superdupont-oupas/

(5) http://www.dreuz.info/2014/05/espion-mode-demploi-dgsi-et-dgse/

(6) http://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/excellent-roman-qui-se-deroule-a-dgse-12433

(7) http://www.rfi.fr/emission/20140601-france-transformation-direction-renseignement-militaire/

(8) http://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/renseignement-si-l-on-creait-petites-cia-a-francaise-12793

(9) http://www.defense.gouv.fr/dpsd/breves/recrutement-2014

 

 

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05 juin 2014

François Hollande reconnaît l’erreur de l’UE en Ukraine

Nicolas Gros-Verheyde, journaliste animateur du blog Bruxelles2*, a interviewé François Hollande au sujet de l’affaire ukrainienne. Le président de la République a ainsi reconnu que « l’accord d’association ne pouvait pas être aussi global qu’il a être présenté (…) Il y avait une forme de dilemme qui était posé aux autorités ukrainiennes de l’époque : être soit dans l’accord d’association, soit dans l’Union douanière voulue par la Russie ». Pour François Hollande, il conviendrait à l’avenir pour l’UE de se montrer un peu plus subtile que ne l’ont été José-Manuel Barroso et le commissaire Stefan Füle dans la conduite de cette affaire. Evoquant le cas de l’Arménie, il précise que « Tout le monde connait son lien (particulier) avec la Russie ».

François Hollande lirait-il Huntington ?

* http://www.bruxelles2.eu/

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02 juin 2014

Merah - Nemmouche : l’évolution d’un itinéraire criminel ?

Il est peu probable que l’EIIL revendique le crime de Nemmouche. Ce groupe jihadiste, émanation de l’Etat islamique en Irak, branche irakienne de la Qaeda, n’a a priori aucun objectif en Belgique et n’a pas Israël dans son collimateur. Ces organisations jihadistes régionales n’ont pas (encore) vocation à exporter leur « politique ». Leur but immédiat est l’instauration d’un khalifat, d’un état islamique sur le cadavre de la Syrie.

L’action de Merah et Nemmouche semble plutôt s’inscrire dans une sorte de parcours de violence selon un schéma régulier : délinquance de cités, passage par la case prison où ils semblent se convertir à l’islam radical. Ils en sortent pour entreprendre une sorte de voyage initiatique au pays du Jihad (la mythique Afghanistan des années 80, la Bosnie des années 90, l’Irak et l’Afghanistan des années 2000, la Syrie aujourd’hui). Pour ceux qui en reviennent (la question se pose de savoir pourquoi), ils réintègrent une société qu’ils haïssent et se transforment alors en tueurs solitaires. Merah tue des militaires, ce qui peut paraître politiquement cohérent. Mais lui comme Nemmouche s’en prennent aux Juifs, Merah abattant froidement des enfants, contre toute logique islamiste même radicale. L’enfance reste en effet un des symboles sacrés que les jihadistes ne touchent pas. Nombreux d’ailleurs sont ceux qui mettent des photos d’enfants sur leur comptes twitter.

Il y a par conséquent une anomalie dans ces comportements. Un peu comme s’ils n’avaient pas complètement assimilé la doctrine jihadiste et s’étaient contentés d’en revêtir les habits, de s’exercer au combat, de se faire plaisir en tuant, de se construire une identité en vivant une expérience éphémère, avant de venir frapper sans trop de danger des innocents, juifs de préférence, parce qu’en Europe, le communautarisme des cités (et Internet) favorise à l’évidence la stigmatisation antisémite. Il est peu probable que les organisations islamistes du Moyen Orient, par définition très « tribales », approuvent ces comportements. Ou alors il faudrait qu’ils y trouvent a posteriori un intérêt politique ou médiatique.

Ces jeunes, quoi qu’on en dise, n’ont pas la culture de l’islam radical et du salafisme. D’ailleurs, ils ne parlent et n’écrivent pas l’arabe classique. Ce sont des illettrés de France et d’Islam, si l’on peut dire. Ils ne combattent pas jusqu’à la mort aux côtés des jihadistes pur et durs, et c’est ce qui laisse penser que cette voie n’est qu’un faire valoir, un passeport pour le meurtre en série.

Ce qui intrigue, c’est le fait pour Nemmouche de perpétrer ses assassinats en Belgique plutôt qu’en France. Question de circonstance ? Simple opportunité ? Qu’on le retrouve à Marseille avec armes et bagages ne laissait en tout cas augurer rien de bon. En ce sens, Nemmouche pourrait représenter une évolution du modèle Merah dans la mesure où il se déplacerait avec pour seul but de tuer. Contrairement à Merah qui finit criblé de balles dans son apparentement, piégé comme un animal, Nemmouche est un SDF qui circule, un tueur ambulant et insaisissable, excepté par le fait du hasard (merci à la Douane) ou, pour reprendre le terme consacré, par la volonté de Dieu ou d’Allah.

On comprend dès lors que les services de renseignement, dont les dispositifs sont configurés pour la surveillance d’organisations criminelles, ne soient pas en mesure d’attraper de si petits poissons, au demeurant mortels, dans les filets qu’ils déploient avec persévérance. Il est déjà remarquable que Nemmouche ait fait l’objet d’une fiche de signalement, et l’on ne peut que se féliciter du système de signalement mis en place par le gouvernement pour les familles. Mais ce n’est pas suffisant et bien qu’on sache désormais que le phénomène existe, il semble difficile de garantir de le combattre sans un coup de chance, comme dans le cas de Nemmouche.

Ces deux parcours montrent que le mal est plus profond, qu’il plonge ses racines dans un mal être sociétal dont les origines, quoi qu’on en pense, peuvent en grande partie être attribuées au fait pour ces jeunes d’être issus de l’immigration, mais surtout, et le ralliement au jihad de jeunes français de souche le prouve, à l’extrême désorientation sociale qui touche cette génération gavée de violence, blazée par la pornographie et meurtrie par le matérialisme.

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26 mai 2014

Rejet de l'Europe néolibérale et technocratique, suite et fin

Les peuples européens se sont exprimés. L’opposition à une Europe néolibérale et technocratique est patente.  Pourtant, la classe politico-médiatique ne semble pas vouloir entendre les raisons de cette poussée des partis nationalistes. Le dénie habituel des europhiles continue de noyer le poisson. Il n’est pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Dans le poulailler politico-médiatique français, c’est la panique. : Libération titre « la presse européenne est sous le choc », France info parle de partis « désarmés » face à ce que  Manuel Valls et ses ministres, éléments de langage obligent (lus sur un prompteur), désigne comme un séisme politique.  La soirée électorale sur France 2 a montré une nouvelle fois une classe politique française bornée et incapable de sortir de son logiciel fait de carriérisme, d’incompétence, de lâcheté, de bien-pensance et de langue de bois : Jean François Copé, président de l’UMP empêtré dans les affaires, ose encore mentir sur l’ampleur européenne du phénomène ; Alain Juppé, plus coincé que jamais, clame sans sourciller « l’amour des Français pour l’Europe » (57% d’abstention ne suffisent pas à lui faire rectifier son discours) ; Laurent Fabius, toujours un peu décalé, se réjouit de l’élection d’un oligarque pro-occidental à la tête de l’Ukraine ;  tandis que Laurence Parisot, ex-porte-parole de cette oligarchie, se dit « triste pour la France »,  sans qu’on sache de quelle France elle parle... ; José Bové essaie en vain de recentrer le débat sur l’Europe ; Jean-Luc Mélenchon prend en direct la mesure de son échec, confirmant que le populisme ne paie pas forcément, et finit par quitter le plateau, laissant une chaise vide assez symbolique.

Aujourd’hui dans la presse, passé le choc des résultats, le discours s’adapte à contre-coeur à la réalité qui s’impose : d’un point de vue sémantique on est ainsi passé de l’euroscepticisme à l’europhobie. La manipulation continue, le terme étant plus que jamais un mot piégé : renvoyant à des représentations qualifiantes, le suffixe –phobe étant assimilable à l’intolérance, à l’extrême droite et par amalgame aux néo-nazis.

Seulement voilà, le Front national n’est pas un parti néo-nazi. Il se réclame au contraire de l’esprit républicain et produit un discours d’essence gaulliste. Toute la stratégie de Marine Le Pen a été de balayer devant sa porte, vidant sa fosse de la fange néonazie qui polluait le FN au temps de Papa. Certes, on remarque toujours dans les manifs quelques cranes rasés, bombers noirs et rangers, mais la communication étant bien orchestrée, ils apparaissent désormais comme marginaux. Et puis n’oublions pas que le FN a reçu le soutien de l’UMP de Nicolas Sarkozy et de Jean-François Copé qui, draguant les électeurs sur leur droite, n’ont pas hésité à s’approprier un discours nationaliste jusque là diabolisé par les « forces progressistes ». Ce discours est finalement redevenu respectable, d’autant plus que dans bien des domaines, il traduisait une réalité que les bobos des salons parisiens s’efforçaient d’ignorer.

En ces temps difficiles de crise économique et d’incompétence politique, la France perd sa grandeur et son âme face à une oligarchie néolibérale aux commandes  d’une technocratie transnationale. Il n’est pas difficile de conclure que le peuple ressent cette perte de substance d’une nation sous tutelle. Le gouvernement, faute de pouvoir conduire le destin du pays, en est réduit à appliquer les réformes ordonnées par Bruxelles. Accessoirement, et ce n’est pas sans ajouter à l’exaspération du peuple, il concocte, sous l’égide d’une ministre et militante ultra-progressiste, des lois sociétales qui dynamitent le socle culturel national (mariage pour tous,  vote des étrangers, réforme pénale).

A force d’imposer à la nation récalcitrante un système dont elle ne veut pas (pas maintenant, pas comme ça, pas si vite), qu’on ne s’étonne pas d’une montée de l’expression hostile à l’encontre de ce système... Inutile de resservir les éternelles explications sur le vote sanction. Ce scrutin démontre sans détour que les Français ne veulent pas de cette Europe néolibérale et technocratique. Ils sont attachés à la France, à ses valeurs et à ses traditions. Ils souffrent de voir leur pays se déliter et reculer. Ils refusent l’aliénation de la classe politique à l’oligarchie financière. Ils veulent une France souveraine et rayonnante dans une Europe des nations. Ils veulent des dirigeants stratèges, compétents, honnêtes et charismatiques, capables de conduire la nation vers la prospérité et la paix sociale. Ils veulent une administration, une armée, des forces de l’ordre, un système éducatif et judiciaire qui ne soient pas sans cesse dépecés au nom des impératifs  néolibéraux. Ils veulent des grands projets pour relancer le made in France. En clair, ils veulent être fiers d’être français, d’une France qui gagne, qui s’exprime et qu’on écoute.

Avoir laissé au FN les moyens de sa victoire alors qu’il n’a pas les moyens de sa politique en dit long sur le niveau d’incompétence de la classe politique. Et ce n’est pas le président de la République, sourd et aveugle, qui rétablira la confiance. Dans son discours, il dit vouloir « réformer la France » et « réorienter l’Europe » alors que les électeurs ont clairement demandé l’inverse. 

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