Renseignement & Intelligence économique

Blog d'études et de recherche, par Franck BULINGE

21 avril 2010

Management des risques et technologies sensibles : le cas de l’industrie nucléaire

Dans le cadre de l’économie de la connaissance et du développement durable, l’évaluation des risques globaux est un préalable à toute décision engageant les entreprises et les nations sur le long terme. L’étude des grands contrats montre que face à l’incertitude, on ne peut faire l’économie d’une analyse systémique des risques. Les projets d’exportation de programmes nucléaires constituent une bonne illustration de cette problématique. Ils véhiculent en effet, aux yeux de l’opinion publique, l’ensemble des risques et des menaces opposables aux intérêts qui les sous-tendent.

La connaissance stratégique est souvent présentée comme un réducteur d’incertitude préalable à la décision, impliquant l’analyse et l’exploitation des informations disponibles. Paradoxalement, la dynamique concurrentielle impose une réduction des délais décisionnels et place les dirigeants face à un dilemme : quelle place faut-il laisser à l’analyse face à l’actualité d’une décision à prendre ? Les recherches en management montrent que la plupart d’entre eux préfèrent se fier à leur instinct et se contentent d’analyses sommaires, rationalisant leurs choix a posteriori.

Le management des risques stratégiques versus gestion de crise, illustre assez bien ce type de comportement. Ainsi, rares sont les dirigeants qui, face à une problématique décisionnelle liée à l’actualité, adoptent une démarche d’analyse formalisée. L’urgence et le stress favorisent les circuits décisionnels très courts, dans lesquels l’intuition des dirigeants est prépondérante, malgré les risques de dérives connus sous le terme de « biais cognitifs et/ou organisationnels» qui affectent le raisonnement individuel et collectif. L’ « effet Janis » ou « pensée groupale »,  caractérise assez bien ce type de dérives qui sont à l’origine de ce que Christian Morel appelle les « décisions absurdes », définies comme des « erreurs radicales et persistantes », au nombre desquelles on compte l’invasion américaine de la Baie des Cochons, l’explosion de Challenger, la guerre israélienne au Liban, le transfert de technologies nucléaire à l’Iran, ou encore l’invasion américaine en Irak…

Intelligence stratégique et développement durable

La stratégie d’entreprise, qui se caractérise par une prise de décisions portant sur le moyen et long terme, ne devrait pas, du moins théoriquement, être soumise à ce type de contraintes psychologiques et temporelles. On rejoint ici le concept de développement durable auquel est associée la responsabilité sociale et sociétale de l’entreprise, qui implique la prise en compte des risques liés à la réalisation de projets, en particulier lorsqu’ils couvrent plusieurs décennies. Ainsi, s’agissant des grands contrats commerciaux, il est possible et autant le dire indispensable, d’élaborer les décisions sur la base d’une analyse systémique, au regard des opportunités et des risques encourus.

Paradoxalement, les tensions concurrentielles engendrées par la mondialisation, couplées à la pression des stakeholders, entraînent des situations décisionnelles qui reposent en priorité sur des indicateurs financiers à court terme, aux dépens des indicateurs de développement durable (impacts culturels, écologiques, sociétaux…). La « course aux parts de marchés » semble pouvoir justifier le renoncement à une réflexion stratégique plus globale, aux dépens de facteurs de risques évidents. De fait, la pensée groupale peut ici prendre la forme d’une nécessité stratégique qui occulte voire accepte, des risques considérés comme temporellement et géographiquement plus éloignés que les bénéfices politico-économiques espérés à court terme.

« Le grand retour du nucléaire »

Le cas des programmes nucléaires constitue une bonne illustration de cette problématique. Dans le domaine nucléaire, on constate en effet une évolution sensible des discours politiques, et une accélération des projets d’exportation de centrales, dans un contexte concurrentiel attisé par une certaine confusion sur la question énergétique. De fait, et sans préjuger des arguments avancés en faveur du renouveau du nucléaire dans le monde (augmentation du prix des ressources énergétiques, indépendance énergétique nationale, levée des moratoires des pays détenteurs, épuisement progressif des ressources naturelles, etc.), le marché des centrales s’annonce juteux, et l’évidence aujourd’hui admise contraste singulièrement avec celle qui prévalait il y a peu, et qui considérait le nucléaire comme un domaine stratégique hautement sensible, tant du point de vue du transfert technologique (prolifération et usage militaire) que de ses risques potentiels (Tchernobyl, Three Miles Island, terrorisme, etc.).

Au niveau stratégique, force est de constater que le secteur nucléaire s’organise face aux besoins déclarés ou potentiels de nombreux pays (en particulier dans la zone Asie, mais également aux Etats-Unis avec le renouvellement d’un parc en fin de vie). On note ainsi la création d’Areva en 2001 (née de la fusion Cogema, Framatome, et CEA industrie), celle plus récente de Atomenergoprom, la prise de contrôle de Westinghouse par Toshiba, ou encore le rapprochement récent d’Areva avec Mitsubishi Heavy Industries. Ces mouvements stratégiques démontrent s’il était besoin, le passage de logiques étatiques à des logiques de marchés. Inutile de dire que les enjeux économiques sont colossaux, comme le montre le récent accord entre Areva et la China Guangdong Nuclear Power Company (CGNPC), portant sur la vente de deux EPR (réacteurs de 3ème génération), estimée à 8 milliards de dollars.

Parallèlement à ces mouvements stratégiques, la « diplomatie nucléaire » devient un facteur de tension entre les états eux-mêmes, puisque les gouvernements s’engagent ouvertement aux côtés de leurs champions nationaux. Cette double approche commerciale et diplomatique se focalise aujourd’hui sur des intérêts à plus ou moins court terme. Ainsi posée, la problématique du nucléaire civil semble suivre une logique commerciale assez semblable aux autres filières d’exportation.

Les risques liés à l’industrie nucléaire

L’analyse des risques liés à l’exportation d’un programme nucléaire doit tenir compte des risques inhérents à chacun des acteurs : l’entreprise (risque technologique et économique), l’état (risque géopolitique), le pays acquéreur (risques pays), sans oublier l’écosystème (risque écologique) qui dépasse les frontières et les intérêts privés. L’interaction des risques liés à ces acteurs est dès lors d’une complexité qui dépasse chacun d’entre eux, et toute décision durable appelle naturellement un consensus qui ne saurait émerger a priori, hors d’un cadre démocratique (ce qui pose d’emblée la question de la vente aux pays sous régime dictatorial).

Lire la suite: 2008_Analyse_Nucl_aire

Franck Bulinge & Michel Iwochewitsch (directeur de Strateco)

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16 janvier 2010

Renseignement et analyse d'information: une approche épistémologique

Voici un article écrit récemment et qui a été refusé de manière très virulente par un comité de lecture scientifique ayant jugé mon approche épistémologique "lapidaire et simpliste". Certes l'article est imparfait, mais il était difficile de réduire en 30 pages ce qui tiendrait dans un ouvrage entier, et il a le mérite de poser les bases d'une réflexion scientifique française sur cette question (si, si, cher évaluateur grincheux, j'y tiens!). Certains collègues chercheurs ayant quant à eux apprécié ce travail qualifié de fondateur, j'ai décidé de le mettre à la disposition des lecteurs de ce blog... 

Introduction

Le renseignement, en tant que processus de construction de connaissance, est ici envisagé comme un objet de recherche en sciences humaines. Paradoxalement, ce que l’on qualifie de plus vieux métier du monde est très rarement étudié par les chercheurs français. On peut même qualifier cette recherche d’embryonnaire, alors qu’aux Etats-Unis, le courant de l’Intelligence Studies, initié par Sherman Kent dès les années 60, et poursuivi par des chercheurs comme Michael Handel dans les années 80, a permis l’émergence d’une recherche essentiellement centrée sur la question de la surprise stratégique, ou sur les rapports entre renseignement et décision. Richard Heuer (1999) a quant à lui étudié la psychologie appliquée à l’analyse de renseignement, contribuant au développement de méthodes et d’outils.

Mais c’est à un chercheur israélien, Isaac Ben Israël, que l’on doit soixante ans après le Britannique R.V. Jones, inventeur du renseignement scientifique moderne, la première approche épistémologique du renseignement. Dans son ouvrage « Philosophie du renseignement », Ben Israël (2004) remet en question deux points essentiels sur lesquels repose la théorie actuelle du renseignement : l’induction et les probabilités.

Sur la logique inductive d’abord, il se réfère à la pensée de Popper sur le statut des conjectures. En clair, le renseignement peut-il reposer sur des estimations induites à partir d’observations ? Prenant le cas de la guerre du Kippour, il démontre que l’approche inductive a conduit à une erreur fatale d’interprétation, et par conséquent à l’invalidation du modèle.

Sur la probabilité ensuite, Ben Israël porte un regard très critique, dénonçant l’irréfutabilité d’une probabilité relative à une estimation. L’auteur pose ainsi une question théorique fondamentale : « existe-t-il une méthode permettant d’élaborer des estimations exactes ? Existe-t-il une méthode générale applicable à toutes les estimations de renseignement, quelle que soit leur nature, ou bien chaque problème nécessite-t-il d’être traité de manière spécifique ? »

Ainsi Ben Israël ouvre la voie à une véritable réflexion critique sur la méthodologie du renseignement considérée dans une perspective scientifique. Comme nous y invite l’auteur lui-même, nous proposons de poursuivre et approfondir cette réflexion et de développer cette approche dans le champ transdisciplinaire des sciences de l’information et de la communication. Le présent article représente ainsi la première synthèse d’une recherche engagée depuis quatre ans et portant sur la méthodologie d’analyse de renseignement.

L’enjeu d’une telle recherche est à nos yeux fondamental dans la mesure où, face à un ensemble de connaissances et de pratiques essentiellement empiriques non validées scientifiquement, elle vise non seulement à réduire les risques d’erreurs décisionnelles, mais également à optimiser voire à créer de nouvelles méthodes d’exploitation du renseignement[1].

Le but de cet article est par conséquent d’aborder le renseignement d’un point de vue scientifique, puis de proposer un modèle épistémologique d’analyse de renseignement, utile aussi bien au renseignement qu’à l’intelligence économique.

Après avoir passé en revue les diverses postures épistémologiques et leur conséquence sur la nature du renseignement, nous en déduirons une typologie des différents modèles d’analyse d’information.

Télécharger l'article en PDF : 2009_Analyse_d_information


[1]  On entendra par exploitation du renseignement  l’ensemble des activités de traitement, analyse et usage de l’information à caractère opérationnel et stratégique.

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Une méthode d'analyse systémique et opérationnelle

file_3_4Les éditions Weka sortiront prochainement, sous la direction de Philippe Clerc, un ouvrage collectif sur l’intelligence écomique dans lequel j’ai rédigé un chapitre sur l’analyse d’information.

Dans ce chapitre, je montre que l’analyse intervient aussi bien en amont qu’en aval d’un projet de veille. Ainsi, selon cette approche, l’analyste peut être considéré comme un chef de projet et un médiateur de connaissance. C’est pourquoi je décris le processus d’analyse (méthodes et outils) non pas comme une simple étape du cycle de renseignement ou d’information, mais comme le cœur d’un processus global et systémique.

Cette méthode globale, que j’appelle Méthode d’Analyse Systémique & Opérationnelle, repose sur le fait que le processus de décision et d’action est contingent, dynamique et collectif. De fait l’intelligence stratégique traduit la capacité à prendre des décisions et agir en temps réel ou de manière planifiée, sur la base d’une exploitation d’informations « en situation », dynamique et partagée.

Plan du chapitre

1- L’analyse d’information

2 – Méthode globale de management de l’information

- Principes de la démarche

- Méthodologie

- Mise en œuvre du dispositif

3- Psychologie de l’analyse

- Information et cognition

- Filtres et biais cognitifs

- Biais organisationnels, dont un focus sur les critères d’évaluation d’un analyste

4 Outils d’aide à l’analyse

- Outils mathématiques

- Chronogrammes, logigrammes et organigrammes

- Tableaux de données

- Matrices d’analyse

- Analyse du tissu culturel

- Matrice d’hypothèses comparées

- Cartographies

5- Etude de cas : l’analyse des réseaux sociaux sur Internet

- Analyse technique

- Analyse relationnelle

- Analyse textuelle

http://www.weka.fr/collections/elus/intelligence-economique-une-demarche-pour-decider-et-agir.html

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30 mars 2009

Académie vs Ecole nationale supérieure de renseignement

La création d’une « académie du renseignement » pose un certain nombre de questions, à commencer par son intitulé. Le terme « académie » est-il le plus approprié ? N’y aurait-il pas de choix plus moderne ? Cette note invite à ne pas négliger l’aspect « marketing» inhérent à ce projet.


Le choix de l’appellation d’un établissement d’enseignement est essentiel parce qu’il va non seulement désigner et décrire l’organisation, sa mission et ses membres, mais également fixer son image et préfigurer sa réputation. Dans la société communicante qui est la nôtre, il est primordial d’intégrer le marketing en amont de la stratégie, afin de soutenir durablement le lancement et le succès d’un futur établissement français d’enseignement et de recherche dédié au renseignement.

« Un prénom pour la vie… »

Le prénom que l’on donne à nos enfants influence leur image personnelle et sociale. Certaines entreprises n’hésitent pas à changer de nom, notamment lors d’opérations de fusion. On note ainsi depuis quelques années, une tendance à adopter des noms propres (Areva, Vivendi, OSEO, Thales, etc.), plus personnels et faciles à prononcer. Certaines écoles optent également pour un changement de nom  afin de créer un effet de marque (ex: Euromed Marseille). Toutefois, dans leur grande majorité, les établissements d’enseignement supérieur ont tendance à conserver des appellations répondant à des codes explicites telles que « Hautes études », « Ecole supérieure », « Institut d’études ». Par commodité, on a généralement recours aux sigles que forment ces appellations (HEC, ESSEC, INSEAD, ENA), lesquels deviennent des marques à l’usage.    

Les organisations sous tutelle de l’Etat n’échappent pas à cette codification de leur appellation. Ainsi, l’Institut des hautes études sur la sécurité intérieure (IHESI) est devenu Institut national des hautes études de sécurité (INHES), suite à l’élargissement de son champ de compétences et de ses missions.

Il est donc indispensable de s’interroger sur le terme « académie du renseignement », parce que de ce choix dépendra en grande partie la forme et la dynamique de cette organisation, mais également le regard qu’on portera sur elle.

Le syndrome de la coupole et du fauteuil

L’académie désignait à l’origine le jardin où enseignait Platon. Au XVIè siècle,  elle était une école supérieure au sens générique, on parlait par exemple, d’académies d’équitation.  Au sens contemporain, elle désigne une société de gens de lettres, savants ou artistes, renvoyant l’image feutrée et prestigieuse des sociétés savantes, telle l’Académie française. Toutefois, le terme ainsi associé au fauteuil d’académicien ne reflète pas le nécessaire dynamisme d’un centre d’enseignement et de recherche en prise directe avec un environnement opérationnel complexe et en constante évolution.

Dans un autre registre, on parle également d’académie de billard où se réunissent les amateurs de ce jeu. Cela renvoie l’image de cercle ou d’amicale, avec l’idée d’un entre-soi peu propice à une nécessaire ouverture.

Que dire enfin du rapprochement possible avec la « Star Academy », ou le film parodique « Police Academy », qui ruinerait toute tentative de rayonnement sérieux de la part de l’établissement ? Les sobriquets sont couramment utilisés dans le renseignement pour désigner les institutions. Celui de « Starac » serait désastreux…

Ainsi, en première analyse, l’usage du terme « académie » est trop flou, et sauf à vouloir faire un centre d’étude historique ou délivrer un enseignement purement « académique », puisque tel est le terme consacré, il ne conviendrait pas à un centre moderne d’enseignement et de recherche sur le renseignement, orienté vers la réflexion stratégique et l’élaboration de méthodes opérationnelles.

D’autres choix possibles

Il existe d’autres choix d’appellation possibles pour un organisme d’enseignement dépendant de l’Etat. Les Américains ont fait celui d’université du renseignement, qui reflète assez bien la place qu’occupe l’université dans la société américaine.

En France, malgré une évolution favorable des modèles culturels, les relations entre l’université et le renseignement reposent encore sur une défiance mutuelle. L’université étant assez jalouse de son appellation, une « université du renseignement » risquerait de créer la confusion, voire de semer la « zizanie », ce qui n’est pas souhaitable.

Le terme « institut » désigne quant à lui, un établissement de recherche et d’enseignement national ou international, public ou privé. Il correspond assez bien à l’image que voudrait donner un centre d’enseignement et de recherche sur le renseignement. Cependant, on peut s’interroger sur la place d’un nouvel institut qui se trouverait coincé entre l’INHES et l’IHEDN, à l’heure où le gouvernement s’emploie à regrouper et mutualiser les ressources. En outre, les deux établissements dispensent déjà un enseignement et financent des recherches dans les domaines du renseignement et de l’intelligence économique.

Le choix raisonnable d’une école

Il reste le terme « école » qui désigne le lieu où l’on enseigne, tout autant que le courant de pensée qui en émane dès lors qu’on y pratique la recherche académique. On parle alors d’école supérieure. Bien plus qu’un simple centre de formation, une « Ecole supérieure » peut ainsi désigner sans ambigüité une institution d’enseignement et de recherche sous tutelle de l’Etat.

Dès lors, « Ecole nationale supérieure du renseignement (ENSR) » apparaît comme l’appellation la plus représentative d’une future école de renseignement.

- « Ecole nationale » signifie qu’elle a vocation à diffuser des connaissances à l’ensemble des services, quel que soit le ministère de tutelle (défense, intérieur, budget pour les Douanes, affaires étrangères, économie, etc.) ;

- « supérieure », parce qu’elle a une double vocation d’enseignement supérieur et de recherche (sans interférer avec les formations de base spécifiques à chaque institution) ;

- «  du renseignement » parce que le renseignement est envisagé dans sa globalité, conformément au Livre blanc sur la défense et la sécurité.

Conclusion

La création d’une école de renseignement, dont la vocation pourrait être, selon la stratégie retenue, nationale, européenne, francophone, euro-méditerranéenne, ou interalliés, nécessite une vraie réflexion sur son appellation, car c’est l’image renvoyée par cette dernière qui déterminera la cohérence de son activité et sa réputation. Ainsi une « Ecole nationale supérieure du renseignement (ENSR) » apparaît comme le meilleur choix possible dans le contexte du Livre blanc sur la défense et la sécurité.

Ces considérations sémantiques ne doivent toutefois pas faire oublier l’essentiel qui consiste à définir des objectifs, des programmes et des méthodes d’enseignement et de recherche. Car sans contenu pédagogique ni recherche dynamique, une telle école n’aura pas de sens, donc pas d’avenir. 

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28 mars 2009

Claude Faure : Aux Services de la République, du BCRA à la DGSE

Paru en 2004 chez Fayard, cet ouvrage est une référence incontournable sur l’histoire politique du renseignement extérieur français. Claude Faure, entré au SDECE en 1972, a quitté la DGSE en 2002, et se consacre aujourd’hui à l’étude historique du renseignement. Alliant l’expérience du terrain à de vraies qualités d’historien, il est un exemple de synthèse entre théorie et pratique, dont devraient nécessairement s’inspirer les responsables de la future académie du renseignement.

L’ouvrage de Claude Faure est une somme : 800 pages, 31 chapitres d’une écriture limpide et d’une lecture passionnante. L’analyse historique des archives est enrichie par une vision de l’intérieur, ainsi que par le travail d’enquête mené par l’auteur auprès de personnalités politiques et d’acteurs de premier plan.

L’originalité de l’ouvrage repose sur l’analyse historique des services entreprise à travers les structures et les acteurs, où chaque changement de responsable, ministre, directeur de cabinet ou de service, est envisagé de manière systémique. L’ouvrage nous éclaire ainsi sur les relations entre les SR et les gouvernements qui se sont succédé, constituant de fait la première étude sociopolitique du renseignement français. Sa précision est suffisante pour l’envisager comme une sorte de Who’s Who de la communauté française du renseignement.

Ceux qui savent lire entre les lignes apprécieront par ailleurs la finesse de l’auteur lorsqu’il « ne souligne pas » les inévitables défauts de ces institutions, qu’il connaît forcément pour les avoir vécus. On ne résiste pas à l’anecdote (p.573) de ce chef de poste qui se sentant oublié par le Service, « a envoyé à la Centrale, un jour de 1994, ce message ironique et bien sûr chiffré comme les autres : « Ouh, ouh ! Il y a quelqu’un ? » A Paris, on avait ri jaune… »

Un chapitre particulièrement intéressant est consacré aux « gardiens du temple », autrement dit le réseau « Stay Behind », structure clandestine de l’Alliance Atlantique sur laquelle peu de choses ont été écrites, et sur laquelle il y aurait pourtant beaucoup à dire.

En résumé, je recommande vivement cet ouvrage aux étudiants et chercheurs désireux d’une base solide pour étudier la culture française du renseignement. Ils le complèteront opportunément avec celui d’Olivier Forcade « La république secrète, Histoire des services spéciaux français de 1918 à 1939 », couvrant ainsi pratiquement toute l’histoire du renseignement français au XXème siècle.

Pour conclure, disons sans détour que Claude Faure a placé la barre très haut, et c’est heureux. On s’éloigne (enfin) des publications commerciales plutôt médiocres émanant de pseudo-centres de recherche ou d’auteurs plus ou moins sérieux.

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12 mars 2009

Cyber-renseignement: vers une agence nationale?

En 1992, Neal Stephenson publiait « Le samouraï virtuel » (titre original : Snow Crash), roman duquel est née le concept de métavers et d’avatar dont s’inspireront les concepteurs de Second Life né en 2003. Dans un ouvrage intitulé « Guerre dans le cyberespace », paru en 1995 aux éditions La Découverte, Jean Guisnel évoquait les « premiers guerriers du cyberespace », faisant figure de précurseur, du moins en France. Son chapitre sept, intitulé « L’âge d’or des cyberflics », explorait des menaces émergentes sur le net, dont l’islamisme et les néonazis, tandis que le chapitre huit traitait de la guerre de l’information. 14 ans après la parution de cet ouvrage, qu’en est-il de ces menaces et quelles ont été les mesures prises pour développer le cyber-renseignement ?

De l’OSINT au cyber-renseignement

Jusqu'à présent, on considérait Internet plutôt comme un « méta-média » par lequel on pouvait collecter de l'information « ouverte » et pratiquer « l’open source intelligence » (OSINT). Cependant, le Web 2.0 a entraîné une mutation des usages en faisant d'Internet un lieu de communication caractérisé par son interactivité. Ainsi l'internaute n'est plus simplement un consommateur d'information, il est devenu un producteur bénéficiant d'une diversité de moyens sans commune mesure avec la première génération du web.

Le concept de cyber-renseignement marque un changement de paradigme dans l’utilisation d’internet. On évolue ainsi de l’OSINT vers le cyber renseignement où internet représente un espace stratégique au sein duquel interagissent de multiples acteurs (islamistes, néonazis, sectes, mafias, etc.). Une nouvelle forme de menace est clairement perçue par les autorités qui doivent réagir en créant des unités de cyberagents capables de se mouvoir sur Internet et notamment dans les mondes persistants (Second Life et jeux multi-joueurs en ligne), d’y collecter des informations, de les analyser, et de développer des stratégies et des méthodes tactiques.

La France prend-elle du retard ?

En France, où paradoxalement le phénomène Internet a été relativement long à démarrer, chercheurs et services de renseignement se sont très vite mis au travail pour produire des méthodes et des outils qui n’avaient rien à envier à nos alliés anglo-saxons. Ainsi l’ouvrage de Jean Guisnel reflétait-il fidèlement le savoir-faire de nos services dès le début des années 90.

Toutefois, si les services francais ont été parmi les premiers à s’intéresser au phénomène, on peut penser qu’ils n’ont pas pris la mesure de la mutation du Web 2.0, et même qu’ils ont pris du retard quant à la manière de l’appréhender. Parmi les raisons qui pourraient expliquer cette hypothèse, citons les difficultés que rencontre la recherche en matière de traitement de l’information non structurée, mais également l’absence d’une recherche interdisciplinaire centrée sur les pratiques de cyber-renseignement.

Une autre raison de ce retard tient à mon avis au fait que la plupart des services mettent en œuvre leurs propres unités de veille sur Internet ce qui, même en supposant qu’elles assurent une coordination entre elles, ne peut manquer d’entraîner un phénomène d’atomisation des ressources et des pratiques préjudiciable à une dynamique de développement cohérente. Cette situation se trouve accentuée par le fait que de telles structures, au regard de la culture opérationnelle des services, sont considérées au mieux comme une activité de support, où ne seront affectés a priori, que les personnels passionnés ou « mis au placard».   

Vers une agence nationale de cyber-renseignement ?

Ces deux dernières années ont vu augmenter le nombre d’articles de presse consacrés à la menace islamiste sur Internet, signe que la menace est devenue plus palpable, voire plus réelle aux yeux du pouvoir politico-médiatique. De fait, elle est évoquée dans le Livre blanc 2008, et l’on note une série d’interventions remarquées de la ministre de la défense sur cette question. Deux dossiers ont par ailleurs été consacrés à la cybercriminalité et à la cyberguerre dans la revue Défense nationale et sécurité collective, ainsi que dans les Cahiers de la sécurité (1). Ainsi, bien que l’on manque encore de visibilité conceptuelle, de méthodes et d’outils pour appréhender ce nouvel espace géopolitique, il ne fait aucun doute que le cyber-renseignement devrait, si ce n’est déjà le cas, devenir l’une des priorités des services français.

La meilleure stratégie consisterait dès lors à créer une agence de cyber-renseignement dans laquelle seraient fusionnées les unités actuellement pilotées par les différents services, à l’instar du renseignement électromagnétique (SIGINT) et du renseignement spatial (IMINT). Il s’agira dans le même temps de former les futurs cyberagents sur la base d’un programme commun, élaboré dans le cadre d’une politique de recherche centrée sur les méthodes, outils et pratiques de cyber-renseignement. Un vrai challenge en somme, puisqu’il faut rapidement construire et/ou synthétiser des connaissances afin de les transmettre aux professionnels, alors même que le cyberespace est en constante évolution.

(1)  Voir notamment : Défense nationale et sécurité collective de mai 2008, « De la cybercriminalité à la cyberguerre » (128 pages), préface de la ministre de la défense ; les Cahiers de la sécurité n°6, octobre-décembre 2008, « La criminalité numérique » (172 pages), édités par l’INHES.

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24 février 2009

Enjeux et limites d’une approche historienne du renseignement

Alors qu'émerge en France une recherche académique sur l'histoire du renseignement, il paraît intéressant d'en questionner les enjeux et limites au regard des besoins exprimés à travers le livre blanc sur la défense, paru en juin 2008. En clair, la question est la suivante: la recherche universitaire peut-elle se satisfaire d'une approche historienne du renseignement ? 

Dans une vision fonctionnelle (à quoi ça sert?), l’intérêt du travail des historiens réside principalement dans l’apport d’une vision rétrospective des actions et des usages politiques du renseignement. L’étude historique des événements politiques, permet notamment de mettre en lumière, à travers succès et échecs, le rôle et l’apport du renseignement, ses enjeux, ses risques et ses limites. L’historien contribue ainsi à identifier des pratiques, des événements, des personnages qui constituent a priori le socle culturel du renseignement, notamment dans son rapport au pouvoir politique. L’historien dégage non seulement des événements mais également des tendances sociologiques et anthropologiques dont on peut, dans une certaine mesure, inférer des schémas fonctionnels.

Outre l'historiographie et la mise en évidence d'une identité culturelle du renseignement, l'utilité majeure de la recherche historique sur le renseignement est de mettre en évidence une connaissance réutilisable, en considérant les succès et échecs comme objets d'analyse. Une telle approche peut produire les bases d'une épistémologie du renseignement, utile à la construction d'un modèle contemporain. 

Limites de l’approche historienne

Toutefois, tirer les leçons de l’histoire est certes indispensable mais pas nécessairement suffisant, principalement parce que l’historien travaille à partir d'archives d'un intérêt relatif. En effet, la plupart des décisions impliquant les services de renseignement ne font pas l’objet d’un procès verbal, et seuls subsistent généralement les documents administratifs et comptables qui ne donnent que peu de substance aux activités qu’ils révèlent. C'est pourquoi l'étude des archives disponibles, outre le décalage temporel lié à leur déclassification, ne reflète pas la réalité souvent complexe d'une prise de décision politique et stratégique, et encore moins les savoir-faire développés sur le terrain. Les agents savent combien l'administration est coupée de l'activité opérationnelle, dès lors étudier le renseignement à partir des archives administratives, c'est un peu comme vouloir expliquer le travail d'un VRP à partir de ses notes de frais : le point de vue est indispensable mais pas prépondérant. 

Certes l’inertie des bureaucraties, la récurrence des problématiques et la réticence au changement, permettent de supposer une certaine continuité des organisations, lesquelles déterminent en partie le fonctionnement opérationnel des services. Mais cela ne permet pas de garantir que la description des pratiques antérieures reflète systématiquement celles d’aujourd’hui. A défaut d’une observation directe des pratiques contemporaines, la transposition temporelle reste une conjecture dont le chercheur ne saurait se satisfaire.

Une diversification indispensable

De fait, si l’approche historienne reste une porte d’entrée indispensable à la recherche sur le renseignement, elle ne saurait apporter de réponses à l'évolution du paradigme du renseignement telle que je la mets en évidence dans mes travaux. Je pense notamment  au concept de "cyber intelligence" qui illustre l'émergence d'un renseignement considérant Internet non plus comme un média, mais comme un théâtre d'opérations dématérialisé. Face à ce genre de problématique, il y a peu de chance qu'on puisse trouver chez Philippe Auguste, Louis XV ou  Napoléon, des modèles d'analyse adaptés aux menaces émergeantes. De fait, cette évolution paradigmatique appelle une vision prospective de préférence à une approche rétrospective tirant d'éventuelles leçons du passé. En clair, l'histoire en tant que telle n'est pas la solution à nos problèmes actuels.

Il semble par conséquent indispensable de croiser au moins trois approches scientifiques (historique, politique et méthodologique) présentées dans le tableau ci-dessous. A défaut, la recherche sur le renseignement deviendra au mieux un passe-temps pour retraités des services, au pire un pré carré académique déconnecté de la réalité.

Approches

Objet de recherche

Applications

Historique

Étude des événements, phénomènes et modèles historiques

- Compréhension des modèles politiques et culturels

- Capitalisation des connaissances (leçons de l’histoire)

Politique

Étude sociologique et anthropologique du rapport renseignement/décision/pouvoir

- Compréhension des rapports fonctionnels

- Elaboration de modèles

- Formation des décideurs

Méthodologique

Étude des théories et pratiques : méthodes, techniques et outils

Elaboration de modèles théoriques et/ou optimisation des pratiques

Trois approches scientifiques du renseignement

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20 novembre 2008

Renseignement Humain, sécurité et management

De Frédéric Caramello aux Editions Lavauzelle, avril 2008

Un ouvrage atypique que celui de Frédéric Caramello. Dans un mélange de connaissances empiriques et de citations philosophiques, l'auteur nous livre quelques 450 pages d'expérience, d'études et de réflexion personnelles. Ancien militaire, spécialiste de la vulnérabilité des personnes, Frédéric Caramello esquisse ce qui pourrait bien devenir un traité du renseignement humain.

On pourrait presque dire et ce n'est pas le moindre mérite de cet ouvrage : "enfin un militaire qui ne raconte pas ses mémoires mais qui formalise son savoir". L'ouvrage sera donc utile aux professionnels comme aux étudiants et aux chercheurs. Ces derniers le prendront a priori comme un recueil d'expérience de terrain, auquel ils pourront à l'envi confronter les théories des sciences humaines et sociales. C'est du moins de cette façon que je compte exploiter ce travail remarquable, en liaison étroite avec son auteur.

Cet ouvrage vient à point nommé pour alimenter un mouvement émergent de recherche universitaire sur le renseignement, auquel sont associés historiens et politologues d'une part, et d'autre part les sciences de l'information et de la communication (laboratoire I3M de Toulon). Une recherche en sciences humaines et sociales qu'appelait de ses voeux le Président de la République à travers le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale. 

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16 novembre 2008

Ethique et philosophie du renseignement

Défenseur d’un modèle d’intelligence économique orienté vers la compétition et la diplomatie économiques, j’ai pu mesurer durant ces dernières années, la difficulté de convaincre les divers acteurs français du danger d’un discours dramatique et anxiogène qui conduirait immanquablement à une politique de « fin justifiant les moyens ». Dans un contexte de crise économique et de risque sécuritaire exacerbés, qui engendrent une incertitude bien réelle, la tentation est grande de déplacer le curseur éthique en proclamant la légitime défense globale, au risque de heurter « pour la bonne cause », quelques principes démocratiques. Ce n’est donc pas un hasard si le fichier Edvige, dès lors qu’il mélangeait les genres, fut dénoncé comme l’instrument d’un soupçon d’Etat inacceptable.

A la recherche d'un ennemi

La théorie de la conflictualité soutenue notamment par les tenants de la guerre économique, a sans nul doute contribué au formatage des esprits et à la banalisation de pratiques spécifiques (pour ne pas dire spéciales). Au nom d’une menace hégémonique (l’ennemi extérieur), nous devrions selon cette théorie, employer les mêmes armes que l’on suppose d’un usage courant chez l’adversaire. Par une stratégie du soupçon savamment entretenue, le moindre événement vient étayer cette théorie et attise un discours polémique. On retrouve ici la notion de mythologie programmée de Perrot et Al (voir la bibliographie), reprise par Jean-Marie Abgrall dans son ouvrage « Tous manipulés, tous manipulateurs ». L’histoire montre malheureusement que le glissement du concept d’ennemi extérieur vers celui d’ennemi intérieur n’est qu’une question de perception et de représentations sociales (e.g. le McCarthysme), lesquelles sont influencées et manipulées autant par le contexte et que par le discours (lire notamment l’ouvrage de Christian Salmon sur le storytelling).

De la veille au renseignement offensif

C’est très exactement cet esprit que l’on retrouve à mon avis, dans l’appel d’offre des ministères de l’éducation nationale et de la recherche, dont la lecture ne laisse aucun doute sur la tournure que devrait désormais prendre la mission de « veille de l’opinion », face à ce que l’on identifie comme une menace potentielle. A une simple veille « marketing », utile au pilotage stratégique, se substituera désormais une mission d’intelligence économique dite « offensive » (on notera au passage combien le flou conceptuel de l’IE augmente le risque de confusion des pratiques). De fait, les expressions telles que « repérer les leaders », « rapprocher les informations et les interpréter », « anticiper les risques de contagion et de crise », « alerter et préconiser en conséquence », relèvent d’un vocabulaire qui ne cache ni leurs origines, ni l’intention qui les sous-tend. Au regard d’un tel texte, les ministères concernés se préparent a priori, mais sans doute à leur insu, à livrer une guerre de l’information contre un « ennemi intérieur ».

Pour un usage éthique de l'OSINT

Situation singulière que celle de ministères faisant appel au secteur privé pour une mission au confluent de l’IE et du renseignement politique, sans véritable garde fou juridique, puisque faisant l’hypothèse de la légalité du traitement de l’information ouverte par un employeur à l’encontre de ses employés. A peine lancé, et à l’heure même où la ministre de l’Intérieur tente d’assainir un secteur en proie à de multiples dérives, cet appel d’offre pose la question de la redistribution des missions d’essence régalienne, au profit de sociétés militaires et policières supplétives, dont on oublie au passage qu’elles portent par ailleurs le nom de milices. Que le lecteur ne voit pas dans ce propos une intention subversive, mais une volonté de laisser aux services compétents la mission qui leur revient au titre de la sécurité publique, et sous le contrôle des instances ad hoc.

Une responsabilité collective

Si nous n’y prenons pas garde, le glissement s’effectuera de manière banale, et se mettront en place des rouages « administratifs » qui n’iront sans rappeler des romans d’anticipation, si ce n'est de mauvais souvenirs. Gardons toujours en mémoire que le totalitarisme est plus affaire de circonstances que de volonté. C’est sans intention malveillante et en diluant les responsabilités qu’une société toute entière, et non pas seulement ses dirigeants, crée parfois à l’insu de tous et par erreurs successives, les conditions de son émergence.

Bibliographie

- PERROT M.D., RIST G., SABELLI F., La Mythologie programmée, L'économie des croyances dans la société moderne, Paris, PUF

- ABGRALL J.M. (2003), Tous manipulateurs, tous manipulés, First Editions

- SALMON C. (2007), Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits.


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13 novembre 2008

Quand l'Etat externalise la surveillance de l'opinion

L'Etat français serait-il en train de privatiser le renseignement politique qui était jadis le rôle des Renseignements généraux?

Un singulier appel d'offre du ministère de l'éducation nationale et du ministère de l'enseignement supérieur, intitulé "Veille de l'opinion", pour un montant de 220 000 euros hors taxe, vient d'être publié au JO. On peut lire dans le cahier des clauses particulières, que la mission consiste notamment "à identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l'opinion, à repérer les leaders d'opinion, les lanceurs d'alerte et analyse leur potentiel d'influence et leur capacité à se constituer en réseau (...) à alerter et préconiser en conséquence (...) La veille sur Internet portera sur les sources stratégiques en ligne: sites "commentateurs" de l'actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques, etc."

Il s'agit en l'état d'une véritable mise sous surveillance ouverte et officielle des personnels de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur, qui n'est pas sans poser la question de sa légitimité démocratique. Que signifie en effet "repérer les leaders"? Qu'entend-on par "préconiser en conséquence? Quel usage fera-t-on de telles informations? Ces questions mériteraient une réponse digne du pays des droits de l'homme.

J'ai donc bon espoir que cet appel d'offre illustre non pas une volonté du gouvernement, mais une dérive de la part des personnes en charge de sa rédaction, et qui dans un moment d'égarement orwélien, se seront cru autorisées à mettre en péril le droit de chaque citoyen à s'exprimer librement.

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25 septembre 2008

Refermer la boite de Pandore?

Suite à mon article précédent, qui a suscité diverses réactions, je propose d'apporter quelques approfondissements et précisions, sachant que mon intention n'est pas de me substituer aux historiens (je n'en ai pas les compétences), ni d'entretenir une polémique, mais de proposer un cadre de réflexion sur l'intelligence économique d'aujourd'hui.

Le contexte dans lequel s’inscrit cette réflexion relève d’un double constat :

1 - en France l’intelligence économique traverse une crise qui se traduit par une indifférence de la part des entreprises, et dont l’origine repose sur un flou conceptuelle, malgré l’excellence du savoir-faire technologique national.

2- L’IE s’est développée parallèlement à l’IM, sans pouvoir convaincre les entreprises de sa différence ou de sa supériorité.

L'objet de la réflexion

L’objectif est de tenter d’expliquer en quoi le modèle français d’IE souffre d’une faiblesse structurelle, qui se traduit par sa non appropriation par les entreprises, et ce malgré les efforts considérables qui ont été développés depuis quelques années, tant sur le plan de la recherche qu’au niveau politique.

S’agissant d’un problème structurel, on admet (postulat) que cette non appropriation (à quelques exceptions près), trouve son origine dans l’absence d’intérêt des décideurs pour l’IE, alors que paradoxalement l’intelligence marketing est devenue un outil usuel de l’entreprise. Cela tendrait à prouver que, contrairement au discours ambiant, les décideurs ne sont pas réfractaires à l’information pour peu qu’elle soit située dans un contexte qui leur est familier.

Ainsi donc mon propos n’est pas de déboulonner la statue de l’IE au profit de l’IM, mais de faire le constat que de ces deux concepts issus de courants théoriques communs, l’un s’est intégré aux pratiques de management sous une forme spécifique (études de marchés), l’autre peine à s’inscrire dans la logique managériale des organisations et fait encore figure de pratique exotique.

L'hypothèse de travail

Mon hypothèse aujourd’hui, est que pour éviter une paupérisation de l'IE, il faut réunir trois conditions essentielles: une dynamique intellectuelle qui repose sur une épistémologie maîtrisée (élaboration et maîtrise du concept), une approche pragmatique qui repose sur un ensemble de méthodologies éprouvées (les pratiques), enfin le besoin exprimé par entreprises d'une méthode globale de maîtrise de l'information (intelligence stratégique selon Marmuse, 1996).

Une analyse hitoriographique indispensable

L’analyse historiographique de l’IE, dont le lecteur pourra trouver un exemple dans la thèse de Masson (2001), livre quelques pistes tout à fait intéressantes sur l'origine et la structure du modèle actuel, dont on peut résumer ainsi les traits principaux :

- Des équipes scientifiques de pointe dans le domaine de la recherche sur l’information scientifique et technique (Paoli, Dou, Doucet) et de la veille stratégique (Lesca, Paturel, Colletis)

- La rencontre Harbulot/Baumard et l’esquisse d’une théorie de la guerre économique, qui faute d’une définition (imprécision de l’énoncé rendant possible sa falsification au sens de Popper), sera à l’origine d’une controverse avec les universitaires et qui aujourd’hui encore n’est pas résolue

- La commission Martre comme lieu d’affrontement des divers courants et champs d’influence. Le rapport exprime plus l’idée d’un patchwork où sont mis côte à côte des hypothèses théoriques (Levet, Baumard), des idéologies (Harbulot, Pichot-Duclos), expériences professionnelles (Jakobiak, Villain), et des intérêts à cours terme (Intelco)

- Une définition conceptuelle floue résultant d’une confrontation au terme laquelle il est vraisemblable qu’une équipe (Intelco) imposa son point de vue.

La naissance officielle de l’IE, "consacrée" (totémisée?) par le rapport Martre, serait donc moins le résultat d’une intelligence collective que la victoire d’un camp sur les autres, laquelle laissera des séquelles aujourd’hui bien visibles et qui se traduisent par une prépondérance des idées (la guerre des chapelles) aux dépens des pratiques, alors même que nous disposons de savoir-faire technologiques indéniables. Le fait est, qu’entre les idées et les savoir-faire, et faute d’une culture « business », il manque la méthode développée par les Américains et que l’on retrouve dans l’intelligence marketing !

Vers de nouveaux rivages

S’agissant des nouveaux territoires de l’IE, ma réflexion est moins une critique que l’expression d’une crainte face aux risques de ce redéploiement indispensable (sous peine de stagnation comme le dit très justement Philippe Clerc) :

- Risque d’un retour à de simples pratiques de veille documentaire,

- Risque de dilution/dissolution du concept d’IE au profit de pratiques spécifiques et hétérogènes,

- Risque de voir l’IE à nouveau empiéter sur des pratiques existantes faute d’une identification préalable.

Envisagé positivement, ce redéploiement stratégique de l'IE pourrait cependant être l’occasion de chercher de nouveaux modèles, et de stopper une certaine consanguinité théorique ainsi que le dogmatisme naissant qui en découle. Il reste à savoir si ce redéploiement est le résultat d'une évolution observée au sein des entreprises, ou bien l’expression d’une volonté politique. Dans le premier cas, la recherche consisterait à procéder à une observation des pratiques d'entreprises (voir thèse de Larivet, 2002), dans l'autre il s'agirait de développer une théorie et des méthodes susceptibles d'être adoptées par les organisations (approche constructiviste).

Lutter contre le dogmatisme

Le dogmatisme, en science notamment, n’est jamais que le résultat d’une pauvreté conceptuelle et d’un ancrage idéologisant qui se traduit par le refus de critiquer un cadre théorique "consacré". Il considère comme hérétique l’idée d’une évaluation voire d’une invalidation de tout ou partie du modèle (paradigme) qu’il défend aveuglément, généralement au nom d’intérêts particuliers (business model, budgets de recherche, ambitions personnelles). Or c’est justement le rôle des universitaires que de remettre en question les modèles dès lors qu’ils présentent une anomalie dans leur application expérimentale. Ce faisant, j’admets que la théorie défendue dans ma propre thèse et le corpus de connaissances sur lequel elle s’appuie, ne donnent pas en pratique les résultats escomptés, malgré le succès expérimental que j’avais rencontré.

Défi intéressant, puisqu’il s’agit de délivrer Prométhée et de refermer la boite de Pandore.

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23 septembre 2008

Politique de publication des commentaires

Chers lecteurs, ce blog est un journal de réflexion et de recherche destiné à un public d'étudiants, chercheurs et professionnels qui s'intéressent au renseignement et à l'intelligence économique. Les commentaires et témoignages sont les bienvenus dès lors qu'ils sont publié sous l'identité réelle des auteurs et apportent une contribution constructive à la recherche. Vous pouvez également poser des questions ou exprimer un souhait concernant un sujet que vous aimeriez voir traité, ce que je ferai volontier dans la mesure de mes possibilités. Je vous remercie par avance de votre participation.

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Intelligence économique versus marketing : Prométhée ou la réinvention de la roue ?

En relisant la 3ème édition de l’ouvrage de Philip Kotler et Gary Armstrong, Marketing an Introduction (1987,1993), on s’aperçoit que le chapitre 4, intitulé Marketing Research Information Systems, est entièrement consacré à l’activité de planification, recherche, exploitation, diffusion de l’information. Les termes employés (marketing intelligence, assessing information needs, getting information from recruits and competitors’ employees, intelligence gathering, etc.) laissent une impression d’antériorité troublante. Parmi les objectifs du chapitre, relevons par exemple : “Explain the importance of information to the company”, “Identify the different kinds of information a company might use”, ou bien encore « Compare the advantages and disadvantages of various methods of collecting information”.

La question des origines

La question se pose donc : l’intelligence économique serait-elle une reformulation de l’intelligence marketing, ou bien les deux concepts seraient-ils une émanation parallèle et simultanée, dont l’origine remonterait (aux Etats-Unis évidemment) à l’application de certains concepts du renseignement militaire ? Cette découverte archéologique (1993 est déjà l’Antiquité de la société de l’information), remet-elle par ailleurs en question certaines paternités revendiquées ici et là, ou pire la légitimité des concepts?

Le pragmatisme anglo-saxon

L’édition 2007 en français de l’ouvrage de Kotler et Armstrong, consacre toujours son chapitre 4 à l’intelligence marketing, sous le titre « Etudes marketing », qui définit une approche méthodologique de collecte et traitement d’information conduisant aux études de marché. Le marketing anglo-saxon a ainsi développé des méthodes de traitement et d’analyse des données, démontrant une approche centrée sur l’analyse d’informations disponibles (étude de marché), à vocation décisionnelle, que l’on retrouve également dans la culture américaine du renseignement. En ciblant ses objectifs (les consommateurs) et en s’intégrant dans une fonction reconnue de l’entreprise, l’intelligence marketing apparaît clairement comme un outil stratégique et opérationnel au service des décideurs. De manière très pragmatique, l’IM est enseignée dès la première année dans les business school et s’intègrent naturellement et sans bruit dans la culture d’entreprise.

Naissance en eau trouble

De son côté, l’IE et dans une moindre mesure la « competitive intelligence », se sont développées en laissant l’impression troublante d’une tentative de greffe directe des méthodes de renseignement sur la culture managériale des entreprises. Précisons d’emblée qu’à la lecture d’un Léonard Fuld (The New Competitor Intelligence, John Wiley & Sons Inc, 1995), ou de Fleisher et Bensoussan (Business and Competitive Analysis, FT Press, 2007), on reste néanmoins impressionné par le réalisme de l’approche business du CI américain.

A l’instar des anciens de la CIA reconvertis à la CI à la fin de la guerre froide, tout laisse à penser que l’IE aurait été introduite dans la société civile française par des jeunes retraités du renseignement militaire, dont le meilleur exemple est celui du général Pichot-Duclos. En 1993, quittant le service actif après avoir commandé l’Ecole Interarmées du Renseignement et des Etudes Linguistiques, il intégra Intelco où il introduisit le cycle du renseignement, méthodologie alors enseignée dans le renseignement militaire (source : entretien avec Nicolas Moinet). Il publia cette même année un article dans la Revue de Défense nationale, intitulé « L’intelligence économique », arme de l’après-guerre (RDN, N°12, 1993), dans lequel apparaissait ce cycle. Le cycle avait certes déjà été présenté de manière très complète par Maurice Faivre en 1991, dans un article publié dans Stratégique (Le renseignement militaire dans la guerre du Golfe, n°51/52, FEDN, 3è-4è trimestre 1991, pp373-402), mais seulement dans son contexte d’origine, le renseignement.

Bien que le rapport Martre donne une définition qui évoque clairement le processus de recherche, traitement, analyse et diffusion de l’information, il est étonnant de constater que le cycle n’y fait pas l’objet d’une illustration. Plus troublant encore est de trouver p.135 du rapport, le schéma du marketing intelligence chinois, élaboré par Jacques-Gustave d’Intelco, « d’après le rapport de l’International Marketing Technology Innovation Conference ». De là à en déduire que les gens d’Intelco, avec à leur tête le général Pichot-Duclos, ont introduit un modèle d’IE en se référant indirectement au modèle de l’intelligence marketing, il n’y a qu’un pas, bien qu’à ce stade cela reste une hypothèse.

Il faudra finalement attendre 1997, pour que la même équipe (Hassid, Jacques-Gustave, Moinet) diffuse largement le « Cycle du renseignement » (qui apparaît alors comme une marque déposée) comme le fondement méthodologique de l’intelligence économique d’entreprise (Les PME face au défi de l’intelligence économique, Dunod, 1997). Pour l’anecdote, c’est en lisant cet ouvrage, prêté par un camarade à bord du Foch au large du Kosovo, que j’ai décidé de me reconvertir à l’IE !

Les carences d'un héritage militaire

Or ce modèle, dont on connaît désormais l’origine, évoque le traitement de l’information avant sa diffusion, omettant de parler d’analyse et pour cause, il n’était pas dans la culture du renseignement militaire de l’époque de faire des analyses opérationnelles ou stratégiques, mais plutôt de compiler et synthétiser du renseignement documentaire, principe que l’on retrouvera par la suite dans le domaine de la veille.

Ainsi sommairement retracée, l’histoire de l’IE laisse apparaître une faille de premier ordre : alors que l’intelligence marketing était déjà enseignée dans les écoles de commerce, et faisait la démonstration de son utilité au sein des entreprises modernes, l’IE semble s’être imposée assez maladroitement comme une transposition « institutionnelle » voire technocratique (rapport Martre) d’un modèle de renseignement militaire, dont la culture est aujourd’hui encore très éloignée de la culture des affaires.  C’est ainsi que d’une part, à défaut d’adopter le concept d’intelligence économique, souvent considéré comme fumeux et pas suffisamment adapté à la culture d’entreprise, certains chefs d’entreprises ne recourent aux anciens militaires (et policiers) que dans le cadre d’opérations centrées sur la recherche illicite d’information. Cette pratique barbouzarde est assez bien illustrée par l’ouvrage de Pierre Martinet (Un Agent Sort de l’Ombre ; DGSE, Service Action, Prive, 2005), et fait régulièrement l’objet de scandales dans la presse, qui au passage reste attachée au terme d’espionnage, au grand désespoir de la communauté de l’IE. D’autre part, du fait de n’avoir pas explicité les origines stratégiques ou tactiques du renseignement auquel elle se réfère, l’IE s’est divisée en plusieurs courants, les uns étatiques, les autres entrepreneuriaux, ce qui a ajouté à la confusion des genres.

Nouveaux territoires ou atomisation de l'IE?

Un autre phénomène lui aussi très intéressant est en train d’émerger, qui consiste à décliner l’IE en intelligence territoriale, sportive, comptable etc., ce que d’aucuns appellent les « nouveaux territoires » de l’IE. Cette émergence traduit à la fois l’idée d’un développement conceptuel, et celle d’une atomisation de l’IE dont on supprime le suffixe généraliste au profit de suffixes thématiques ou fonctionnels, parmi lesquels on ne tardera pas à citer l’intelligence marketing. Cela donne finalement l’impression d’avoir bouclé une trajectoire elliptique, comme un voyage sidéral se terminant par un retour aux sources, avec l’impression désagréable qu’après avoir dérobé le feu, nous sommes en train de réinventer la roue.

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02 septembre 2008

DNI Open Source Conference 2008

Pour illustrer mon précédent article, je propose d’analyser le contenu du prochain colloque sur l’OSINT organisé les 11 et 12 septembre prochains à Washington par le DNI : DNI Open Source Conference 2008: Decision Advantage (voir le site).

Les principales thématiques qui seront développées reprennent les items contenus dans Vision 2015 : Creating decision advantage, Building an OS enterprise, Beyond Counterinrelligence in the new world of OS, The convergence of social networks and new technologies, The Evolving Role of Open Source in Protecting the Homeland, Open Source Growing International Partnerships. Elles font apparaîtres également les questions d’ordre méthodologique: Combating non-state actors via open source; Developing OS EW capabilities; OS in all-source Analysis; The Best Open Sources; Improving the Ability to Access Open Source in Foreign Languages; Making Use of Emerging Media Sources.

Une thématique retient particulièrement l’attention: Managing the Balance Between Privacy and National Security with Open Source; elle semble aller dans le sens d’une réflexion sur la privatisation rampante d’une partie des services de renseignement. 

A noter également les besoins de formation exprimés à travers les sessions d’information du Department for Homeland Security. Ils concernent la notamment recherche intelligente (crafting a research plan, Behind the Google search page: advanced internet search techniques, OS Analysis: searching not monitoring, Exploring the Invisible Web & the Advantages of a Curated Web, Maximizing Search & Retrieval in Commercial Databases ), ainsi que des questions opérationnelles (What do OS tells us about radical islamist ideology?), organisationnelles (The Future Direction of Open Source Training) et méthodologiques (Geospatial Techniques: Completing the Open Source Picture).

Enfin un concours est lancé auprès du public. Il s’agit de répondre à deux questions dans un délai d’une semaine (dead line le 5 septembre) :

  1. Using the best open sources to inform your answer, is Al Qaeda a cohesive organization with strong and centralized control, intent and direction?

  2. According to open sources, who will be the global leader in alternative fuels and why?

Quelques commentaires:

1 - On reconnaît la capacité de la communauté américaine à mobiliser un ensemble d’acteurs autour d’une réflexion pratique, sans fausse pudeur et débarrassée du complexe du faux nez et de la barbe postiche. C’est une tendance très nette du nouveau paradigme du renseignement, intimement lié à l’évolution de la société de l’information, que de réduire la zone du secret (l’espace cryptique développé dans mes travaux) à sa portion congrue (opérationnelle), en sorte qu’elle n’entrave pas le processus d’intelligence collective, sans toutefois porter atteinte à la sécurité du système.

2 – Il semble à travers cette manifestation, que la communauté américaine du renseignement (re)découvre les vertus et problématiques de l’OSINT. On constate la même tendance au niveau des services français. C’est d’autant plus paradoxal que les SR américains et français furent à l’origine des premiers logiciels de recherche open source (Opic/Verity et Taiga/Madicia). Ainsi le renseignement, après avoir pollinisé le secteur du Competitive Intelligence, se tourne actuellement vers lui pour refertiliser ses compétences, comme le montrent les besoins de formation exprimés actuellement par les différents services auprès d’acteurs privés de la veille. Ce constat est d’autant plus intéressant que certaines problématiques (notamment Combating non-state actors, ou Making Use of Emerging Media Sources) sont communes aux Etats et aux entreprises. De fait la recherche de compétences extérieures traduit une perte et/ou absence de savoir-faire qui peut s’expliquer par l’absence de politique de recherche et l’autarcie dans laquelle se sont emmurés les SR durant des années. 

3- L’engouement pour l’open source pourrait traduire une volonté de désétatiser une partie du renseignement dans une logique ultra-libérale (moins d’état, plus de marché). Cette hypothèse ne peut être écartée dans la mesure où on constate d’ores et déjà l’émergence du secteur de la formation privée en renseignement. Signe précurseur ou simple coïncidence ? Une partie de la réponse pourrait être soufflée dans le couloirs du colloque de Wahington. 

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01 septembre 2008

Vision 2015, l’entreprise américaine de renseignement

John Michael McConnell, Directeur national du renseignement, a signé en juillet un rapport intitulé « Vision 2015, A Globally Networked and Integrated Intelligence Enterprise, dans lequel il fixe les objectifs d’une réforme de la communauté américaine du renseignement. Faisant le constat de la globalisation des problématiques de renseignement, l’ODNI souligne, à l’instar du Livre Blanc français de la Défense, la perméabilité des frontières entre renseignements extérieur et domestique, qui préfigure une nécessaire réorganisation des services. Tirant la leçon du 11 septembre, McConnell et son équipe soulignent l’importance d’une approche centrée non plus sur les agences et la collecte (exit la guerre des services), mais sur les missions de renseignement (approche projets).

Une logique d’entreprise

A l’horizon 2015, le renseignement américain aura ainsi adopté une démarche collaborative globale, qui intégrera des compétences variées dans le cadre de synergies dédiées à la réalisation de missions, selon une logique de relation client (Customers relationship).

Quatre axes caractérisent cette approche centrée missions :

- Le management de mission intégré, défini comme un model de réseau de partage des connaissances qui permet de réunir rapidement des ressources et expertises aussi diverses que disparates, autour d’un objectif (on retrouve ici la notion de Target-Centric Approach de Robert M. Clark). L’objectif est notamment d’améliorer la rapidité de la collecte et de l’analyse, de favoriser l’innovation par fertilisation croisée, d’éviter les doublons grâce à une meilleure coordination des unités et des expertises ;

- Une collecte adaptative centrée sur des dispositifs intégrés (Multi-Intelligence), capables d’allouer et réallouer de manière dynamique les missions de collecte, traitement et exploitation, en fonction de l’efficience des différents sous-systèmes. Ainsi, le renseignement secret ne sera plus privilégié dès lors que, par exemple, l’OSINT parviendra à un résultat satisfaisant (et probablement moins risqué/couteux) ;

- L’analyse collaborative qui met fin au travail purement individuel des analystes au profit de réseaux distribués de compétences, au sein desquels les analystes évolueront à la fois en tant qu’individus et comme membres d’une équipe ;

- Les partenariats stratégiques qui prévoient l’élargissement des ressources et compétences au-delà de la seule communauté du renseignement. La contribution d’experts y compris internationaux sera recherchée en vue d’améliorer les synergies. Le système de renseignement est envisagé comme une entreprise d’information centrée réseaux (Net-Centric Information Enterprise) organisée selon une architecture orientée sur le service à la demande.

Vision 2015 intègre une logique d’entreprise, qui appelle des concepts connus du management tels que l’avantage décisionnel, la relation clients, le capital humain, le knowledge management et des pratiques modernes de business (modern business practices), et notamment des stratégies budgétaires et la mesure de performance, pour mettre fin au gaspillage des ressources au profit de la « performance économique » du système. Cette logique économique préfigure vraisemblablement une redistribution des missions, notamment auprès des prestataires privés qui pourraient être amenés à gérer l’OSINT, par ailleurs fortement mis en avant dans ce rapport.

Un nouveau paradigme du renseignement

Ainsi émerge un nouveau paradigme du renseignement, qui se caractérise par l’adoption de modèles issus du management d’entreprise, et de pratiques appelant les notions de rendement et de performance, à travers le partage d’information, les pratiques collaboratives et le knowledge management.

Il est intéressant de constater que sur le plan conceptuel, la recherche française n’est pour une fois pas trop en retard, comme on pourra le constater à travers mes différents articles publiés depuis 2005 (voir biblio ci-dessous). On regrettera simplement que les responsables des services tardent à les lire, tout en se réjouissant de l’avancée du Livre Blanc, dont on espère qu’il sera mis en oeuvre…

Bibliographie

- Bulinge, F. (2007), « Un modèle d'analyse collective en situation: la war room », Marketing & Communication, Vol.7 N°4, Décembre 2007

- Bulinge, F. (2006), Analyse d’information : vers un changement de paradigme, colloque IE-ESCE, Paris La Défense, 16 novembre 2006

- Bulinge, F., & Agostinelli, S., (2005). L’analyse d’information : d’un modèle individuel à une culture collective. Management et Communication pour une économie de la connaissance. www.revue-r3i.com

- Clark R.M. (2004-2006), Intelligence analysis, a Target Centric Approach, Washington, CQ Press, 2004, 2006

Posté par Franck Bulinge à 19:13 - Renseignement US - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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