Votez pour l'écologie de l'infocom' !
Dans le contexte d'une campagne électorale qui s'annonce violente, les "affaires" prennent une dimension particulière et ne manquent pas d'être instrumentalisées, au risque de brouiller sévèrement les communications. Le récent ouvrage qui s'attaque à Bernard Squarcini, Directeur du renseignement intérieur, proche du président de la République, est une bombe de plus dans le champ de bataille politico-médiatique. Info, intox ou un peu des deux, il est très difficile pour les citoyens de faire la part des choses. La complexité des organisations laisse d'ailleurs supposer qu'au sein même de la DCRI, peu de personnes ont une vision et une compréhension claires de leur propre système. Qui, au sein d'une entreprise de 4000 salariés, peut prétendre savoir ce qu'il s'y passe réellement? Il faudrait relire L'acteur et le système de Crozier et Friedberg pour se rafraîchir la mémoire...
C'est évidemment subjectif mais j'aime croire que Bernard Squarcini est d'abord un serviteur de l'Etat, bien que je ne sois pas naïf au point de croire que l'exercice du pouvoir sous Nicolas Sarkozy soit un épisode des Télétubies. La politique est un combat. Tous les hommes politiques le savent, l'acceptent et pour certains (je pense à Georges Pompidou) font avec. D'autres, en revanche, ne peuvent vivre sans cette source inépuisable d'adrénaline. Nicolas Sarkozy se montre sans conteste le plus agressif d'entre eux. C'est du moins l'image qu'il renvoie à travers ses propos et son comportement. Mais l'apparence politique est affaire de contenance et il faut convenir que ses prédécesseurs en avait plus que lui, ce qui leur permettait d'assumer plus discrètement la violence du pouvoir. En somme, les affaires dont on accuse Nicolas Sarkozy n'ont rien d'exceptionnel, loin s'en faut, et en matière de dérives du renseignement, François Mitterrand n'a encore jamais été égalé!
Il n'en reste pas moins que ces affaires polluent la vie politique française. Sous Nicolas Sarkozy, elles ont atteint une limite cumulative. Côté citoyens, cette limite s'exprime sous la forme d'une saturation informationnelle qui conduit à une paralysie des idées. Tous pourris, voilà ce qui ressort de la perception moyenne d'une communication politique archipolluée (com' trash). Pourtant le phénomène ne s'arrête pas à la politique. On le retrouve dans les campagnes de com' des entreprises, les campagnes publicitaires qui précèdent la rentrée solaire ou les fêtes de Noël... Bref, nous sommes submergés par la com'.
La propagande conceptualisée par Edward Bernays est une arme à double tranchant et l'histoire montre qu'elle peut conduire aux choix politiques les plus extrêmes. Bernay's est mort, il a laissé le chaos en héritage... car trop de com' brouille le message, tue le sens, paralyse l'intelligence, au point de désorienter les citoyens qui deviennent vulnérables aux théories du complot et aux idées simplificatrices... C'est ainsi qu'aujourd'hui, des hommes et femmes politiques se croient sur écoute, sans réfléhir un instant à la logistique que cela suppose. Si l'on devait croire la rumeur, les dix hommes liges de la section R de la DCRI seraient des surhommes!
Il est temps que chacun reprenne ses esprits et refroidisse ses idées. Il est temps que l'espace politico-médiatique se ressaisisse. Dans ma thèse écrite en 2002, je défendais l'idée d'une "écologie de l'information". Plus que jamais, il faut assainir l'espace infocom' et revenir à une forme d'intelligence informationnelle.
La force et la faiblesse de la démocratie, c'est d'avoir les dirigeants qui nous ressemblent...
Conférence d'Alain JUILLET à l'ISC PARIS
Alain Juillet, président de l'Académie d'intelligence économique, sera notre invité d'honneur à l'ISC Paris le 2 février prochain, où il donnera une conférence sur l'intelligence économique (enjeux et perspectives) dans l'amphi principal au 12 rue Victor Hugo à Levallois Perret, de 18h à 19h45.
L'entrée est libre
Voir le lien...
Appel à communication pour la conférence annuelle IAFIE
L'International Association For Intelligence Education (IAFIE) organise sa conférence annuelle à Washington du 21 au 24 may 2012, sur le thème "Intelligence education; theory and practice". A cette occasion le bureau de l'association lance un appel à communication (en anglais) sur les thématiques suivantes:
- Pedagogical approaches both theoretical and applied
- Research initiatives
- History of intelligence analysis
- Future trends in the field of intelligence analysis
- Nexus between intelligence education and intelligence training
- Regional and functional analytic questions
- Current successes and lessons learned in intelligence education
- Student papers that contribute to the field
- Role of intelligence education in developing the profession
- International perspectives on the discipline and the profession
Les propositions d'articles seront adressées à Bascom D. Talley, Events Committee Chair, dittalley@jhu.edu avant le 29 février. La notification d'acceptation sera publiée le 6 mars.
IAFIE a pour but de favoriser la recherche, la connaissance et le développement professionnel dans le domaine de la formation en renseignement. Elle se compose d'un peu plus de 400 membres, enseignants, chercheurs et anciens membres des services de renseignement de toutes nationalités.
Une bibliothèque idéale sur le renseignement extérieur français
Sur le point de terminer un mémoire sur le renseignement extérieur français, j'ai lu plus d'une centaine d'ouvrages sur ce thème, essais, témoignages, romans et même une bande dessinée. Autant le dire franchement, certains d’entre eux ne valent vraiment pas la peine qu’on les achète, alors que d’autres se sont révélés précieux, et quelques uns absolument indispensables.
J’ai donc décidé de signaler, parmi ces ouvrages, ceux qui constituent à mes yeux une bibliothèque idéale, parce qu’ils sont à la fois le témoignage d’une véritable culture française du renseignement et un support fiable pour une réflexion constructive.
Il est difficile d'établir un classement entre eux parce qu'on ne compare pas un roman et un essai autobiographique. Aussi, je vais les citer dans l'ordre alphabétique des auteurs tout en encourageant les lecteurs à les lire tous s'ils souhaitent connaître et comprendre le renseignement extérieur français.
BRAMLY Serge, Premier principe, Second principe, roman, JC Lattès, 2008
CHOUET Alain, La sagesse de l’espion, essai autobiographique, L’œil neuf, 2010
DESPORTES Vincent, Décider dans l’incertitude, essai, Economica, 2008
DEWERPE Alain, Espion, une anthropologie du secret d’état contemporain, essai, Gallimard, 1994
FAURE Claude, Aux services de la République, du BCRA à la DGSE, chronique historique, Fayard, 2004
FORCADE Olivier, La république secrète, Histoire des services spéciaux français de 1918 à 1939, ouvrage académique, Editions Nouveau Monde, 2008
LAURENT Sébastien, Politiques de l’ombre, Etat, renseignement et surveillance en France, essai académique, Fayard, 2009
MANIFICAT Patrick, Propousk ! Missions derrière le rideau de fer (1947-1989), témoignage, Lavauzelle, 2008
MELNIK Constantin, Un espion dans le siècle, roman autobiographique, Plon, 1994
NOTIN Jean-Christophe, La guerre de l’ombre des Français en Afghanistan, 1979-2011, chronique historique, Fayard, 2011
SILBERZAHN Claude, Au Cœur du secret, 1500 jours aux commandes de la DGSE – 1989/1993, essai autobiographique, Fayard, 1995
J’aurai l’occasion de publier des commentaires sur ces ouvrages dans les prochains mois. En vous souhaitant bonne lecture !
La guerre de l'ombre des Français en Afghanistan
L'ouvrage atypique signé par Jean-Christophe Notin est un document exceptionnel. Fort bien documenté, écrit comme une chronique, il décrit avec force détails trente années d'activités françaises en Afghanistan, où s'entrecroisent de multiples acteurs, Afghans et services spéciaux de tous bords, militaires, diplomates, ONG, dans un contexte politique et international dont la complexité est bien rendue.
Pour la première fois, un document traitant des services de renseignement français (DGSE, DRM) et dans une moindre mesure du COS, situe leur action dans un contexte global. De fait, en ne les isolant pas, il donne au lecteur une occasion unique d'appréhender la réalité du terrain et de mettre en lumière la "dimension manquante" de la politique internationale de la France. On y voit notamment comment la DGSE, en dépit du désintérêt marqué des dirigeants politiques français à l'égard de l'Afghanistan et de leurs propres services de renseignement, parvient à force de persévérance et malgré les dissensions internes et les divergences de points de vue (notamment entre la DR et le SA), à tisser une toile qui servira des années plus tard à traiter le problème des otages. Une leçon d'intelligence stratégique pour nos dirigeants politiques dont les visions à court terme sont trop souvent influencée par la girouette médiatique.
La qualité de cet ouvrage est en soi un hommage à la communauté du renseignement, parce que pour la première fois les agents sont dépeints tels qu'ils sont, avec leurs forces et leurs faiblesses, et juste assez de discrétion (on en frissonne parfois) pour préserver les "secrets de famille".
A lire absolument!
Jean-Christophe NOTIN, La guerre de l'ombre des Français en Afghanistan, Fayard, 2011, 960 pages
Le paradigme de l'hypercommunication
Depuis quelques années, on entend beaucoup parler de spin doctors et autres communicants. Il n'est pas de crises, et Dieu sait qu'elles se succèdent à un rythme effréné, qui ne s'accompagnent d'une stratégie assortie "d'éléments de langage". La communication politique semble avoir détrôné la politique elle-même.
Des organisations jusque là discrètes comme la DGSE ont compris que faute de communication, elles étaient condamnées à disparaître, parce qu'aujourd'hui, l'existence est d'abord médiatique, elle est événementielle avant d'être factuelle.Claude Silberzahn, ex-directeur de la DGSE de 1989 à 1993, l'avait parfaitement compris (lire son ouvrage, Au coeur du secret)
Les quinze dernières années ont ainsi vu émerger un nouveau paradigme, que l'on peut qualifier d'hypercommunication. L'hypercommunication est un stade évolué de la communication qui se caractérise par sa dimension systémique et technologique, qui rend possible la multimédiatisation des messages via l'interconnexion des médias et des réseaux sociaux.
"On ne peut pas ne pas communiquer" disait-on à Palo Alto. Aujourd'hui, le moindre propos et le moindre silence sur Internet et dans les médias peut déclencher un événement médiatique. Le moindre smartphone devient un mégaphone. Occuper ou non l'espace de communicationnel devient une gageure et comporte des risques que l'on découvre à ses dépens. Dans le même temps, l'information ne réduit plus l'incertitude. Au contraire, trop d'information inhibe la décision. Mais sans information, comment prendre encore une bonne décision?
C'est à la lumière de ce paradigme que se développe le management stratégique de l'infocom'. Il représente une évolution très sensible du management stratégique de l'information qu'évoquait Emmanuel Pateyron en 1994. En outre, sa dimension systémique et communicationnelle le place au-delà des théories et modèles simplistes fondés sur le cycle du renseignement et de l'information, dont j'ai pu montrer par ailleurs qu'il ne correspondent pas à la réalité des entreprises.
Le MSIC', parce qu'il se fonde sur la RSE, ouvre également de nouvelles perspectives en matière d'écologie de l'information, d'harmonie et de bien être au travail. Nous sommes loin des archaïsmes barbares de la guerre économique et d'une intelligence économique dominée par la peur et le repli sur soi, dont on peut voir les conséquences dans les affaires qui égaient les chroniques judiciaires, mais également à travers les drames qui marquent durablement nos entreprises et qui traduisent un malaise profond (voir à ce sujet les travaux de Christophe Dejours).
Le MSIC' se réfère au contraire à une pratique managériale fondée sur la valorisation des compétences et le respect de chacun, agissant comme un levier d'intelligence collective. Il ne suffit pas de prononcer ensemble des mots comme éthique, information et communication pour qu'ils se mélangent et produisent un effet vertueux. L'incantation est au mieux une naïveté, au pire une escroquerie intellectuelle. Une analyse croisée des chartes éthiques et des pratiques d'IE de grandes entreprises en apporte rapidement la preuve (les cas de Renault et d'EDF sont de ce point de vue édifiants) .
Face au paradigme de l'hypercommunication, il devient donc vital de développer une approche systémique du management de l'information ET de la communication, tant dans la fusion en amont des pratiques, que dans l'analyse globales de leurs conséquences en termes de stratégie et de responsabilité sociale des entreprises. A défaut, les pratiques isolées conduisent à l'accident de management, mettent en péril l'image de l'entreprise et démobilisent durablement son personnel.
Je vous souhaite de joyeuses fêtes de fin d'année et rendez-vous en 2012!
Journées nationales de l’intelligence économique d’entreprises
Hier, se tenait à Aix-en-Provence les journées nationales d’IE au palais des congrès d’Aix-en-Provence. Organisée par l’Académie d’intelligence économique sous le patronage du ministère de l’économie et des finances, elle a réuni près de deux cents personnes autour de deux ateliers thématiques et d’une table ronde. Le premier atelier traitait de « l’intelligence managériale et comportementale du dirigeant » et était animé par le sociologue Alain de Vulpian. Le second atelier traitait de « la sécurité économique (…au-delà de la simple protection), animé par Eric Filiol, directeur du laboratoire de virologie et de cryptologie opérationnelles à l’ESIEA. La table ronde faisait la synthèse de travaux des ateliers, autour de la question prospective des futurs possibles de l’IE.
Le management de l’information et de la connaissance, fondement de l'IE
La question de l’intelligence managériale et comportementale des dirigeants nous a ramenés directement au cœur de la problématique MSIC’. En effet, chose rare dans les colloques d’IE, les acteurs de cet atelier ont placé le décideur au centre de la connaissance « stratégique », entendue comme la connaissance opérationnelle porteuse d’évolution, voire de rupture, bref, de changement. Les intervenants, étrangers au microcosme de l’IE, ont apporté une série d’éclairages et élevé le débat à un niveau donnant tout son sens au terme « intelligence ». Outre Alain de Vulpian, animateur alerte et brillant, les interventions d’Irène Dupoux-Couturier (association SOL), Jean-Pierre Hureau (SNCF), Eric Monnoyer (AIE), et Jacques Chaize (Président Danfoss Socla, co-fondateur de SOL et ancien président de l’Association Progrès du Management), ont donné profondeur, perspective et pragmatisme au management de l’information et de la connaissance en entreprise.
On était, pour une fois, loin des discours réducteurs centrés sur les outils de veille ou la guerre économique dont se nourrissent jusqu’à l’épuisement les acteurs classiques de l’IE.
L’indispensable remise en question
La table ronde, animée par Jean-François Pépin (délégué général du CIGEF), et à laquelle participaient Alain Juillet (Pdt AIE), Phuong Nguyen (CEIS) et moi-même (ISC Paris), fut notamment l’occasion de dénoncer la « frénésie tactique » de certains grands patrons, guidés par les enjeux et pratiques court-termistes de la spéculation financière, et qui privilégie l’acquisition illégale de renseignement brut aux dépens d’une construction de connaissance à long terme, autrement dit de l’intelligence stratégique.
Ainsi, l’avenir de l’IE passe par une évolution sensible, pour ne pas dire radicale, des comportements managériaux et par une remise en question tant théorique que des pratiques de terrain. Bien qu’il soit désagréable de le dire, la crise actuelle et les réductions budgétaires mettent en évidence le danger que court une intelligence économique fondée sur de beaux discours mais qui ne répond pas aux problématiques complexes des entreprises. Si l’information se confirme, la suppression du service d’IE de l’ACFCI, annoncée le même jour dans Intelligence Online, est, à cet égard, plus qu’un signal faible.
Finalement, la journée s’est terminée sur un mot optimiste de Frédéric Lacave, coordonateur ministériel à l’intelligence économique à Bercy. Ce haut fonctionnaire épris d’IE, disciple d’Alain Juillet, au discours humble mais déterminé, semble vouloir porter un projet dynamique et réaliste d’intelligence économique nationale.
Management stratégique de l’infocom’
Voici donc une première définition du Management stratégique de l'infocom' (MSIC). Comme vous le constaterez, ce n'est pas un simple changement de dénomination par rapport à l'intelligence économique (IE), mais une vision différente qui ouvre des horizons nouveaux.
Le MSIC est une démarche managériale dont l’objectif est la gestion intelligente, légale et socialement responsable des ressources d’information et de communication d’une organisation dans son environnement stratégique.
Le MSIC répond à la question : comment gérer efficacement l’information et la communication de mon organisation, dans un environnement hypermédiatisé ?
Contrairement à l’intelligence économique qui est une transposition théorique et pratique du renseignement militaire difficile à intégrer dans l’entreprise, le MSIC est une réponse environnementale qui en émerge naturellement.
Le MSIC n’est donc pas une démarche prescriptive et contraignante qu’on impose à coups d’arguments plus ou moins pertinents, mais le choix de prendre en compte et d’optimiser la gestion de l’information et de la communication comme solution à une problématique vécue dans un environnement donné.
Le MSIC est, en ce sens, une évolution du marketing et de la communication stratégiques dans le contexte très dynamique de la société de l’information et de l’économie de la connaissance.
Du point de vue de la recherche, la démarche consiste à observer les pratiques d’information et de communication pour en induire des modèles, contrairement à l’IE qui prescrit un modèle et en mesure les pratiques. Le MSIC permet ainsi de sortir du cadre et d’ouvrir le champ de recherche au lieu de le stériliser.
Du point de vue de l’enseignement, le MSIC est à la fois un prolongement et un développement des savoirs, savoir-faire et savoir être issus du management, de la stratégie, du marketing et de la communication d’entreprise, auxquels on ajoute les méthodes et techniques de collecte, de traitement et d’analyse d’information multidimensionnelle et multisources, ainsi que les méthodes de communication adaptés aux nouveaux médias.
En termes de ressources humaines, le MSIC n’est donc pas un métier, mais un levier de compétences managériales et techniques.
En résumé, le MSIC n’est pas un nouveau concept mais la mise en évidence de besoins et de pratiques managériales nouvelles dans un univers concurrentiel en constante évolution.
Tous ceux qui pratiquent la veille, l'analyse d'information, la com', le marketing, l'e-réputation, le lobbying, dans le respect de la RSE, n'auront aucun mal à se retrouver. Quant aux autres, ils se rendront à l'évidence: le MSIC ne laisse pas de place aux barbouzes s'ils ne se recyclent pas dans une vraie école de commerce et de management ou dans un IAE.
L’IE condamnée ? Vive le management de l’infocom’ !
La lecture des chroniques judiciaires du Monde laisse rêveur. Après le scandale Renault, voici que ceux de Canal+ et d’EDF trouvent leur épilogue au tribunal. Les coupables ? Tous d’anciens cadres des services de renseignement et de police, devenus qui chef de la sécurité, qui consultant, qui barbouze.
Pour Vladimir Volkoff, dans Le Retournement, « Moustache foireux tourne en gens de lettres ». Il faut se rendre à l’évidence : les temps ont changé. « Business is business », l’intelligence économique n’échappe pas à ses démons. Mais peut-être vaudrait-il mieux, dans les affaires en cours, supprimer le mot intelligence, tant cela ressemble à la série de Pieds Nickelés. A croire que les anciens des services ont pété les plombs. Eh les gars, réveillez-vous ! C’est fini, vous n’êtes plus à la boite ou à l'antiterrorisme ! Quant aux entreprises, elles devraient bien finir par comprendre deux choses. La première est qu’on ne joue pas avec le renseignement, parce que c’est une arme à double tranchant. La seconde, est qu’il vaut mieux recruter des cadres ayant bénéficié d’une reconversion dans une véritable école de commerce, reconnue et habilitée. Apprendre le langage du business, c’est quand même mieux que d’y introduire celui des voyous.
En attendant, l’enseignement et la recherche en IE souffrent de cette image venue d’ailleurs. Comment convaincre les entreprises socialement responsables que nous formons des managers intelligents et responsables quand certaines d'entre elles, et pas les moindres, s’obstinent à recruter des barbouzes inconséquents ? Quelle recherche sur l’IE hors du champ de la criminologie ?
En ce qui me concerne, c’est décidé, je laisse l’intelligence économique dans les poubelles des officines et de la guerre économique.
Place au management stratégique de l’infocom’ (prononcez M’Sic)!
J’invite ceux qui en ont marre de nager dans l’eau polluée par les barbouzes à rejoindre ce mouvement dont le but est d'étudier et promouvoir le rôle systémique de l’information et de la communication dans le champ stratégique des organisations.
Lorsqu’« un agent sort de l’ombre » : du renseignement à l’intelligence économique
Voici un exemple éclairant, au regard de l’affaire Renault, de la reconversion à l’intelligence économique d’un ancien agent secret de la DGSE au profit d’une entreprise. Ce texte faisait partie d’un article rédigé pour une revue des directeurs sécurité d’entreprise, dans le cadre d’un numéro spécial éthique paru en juillet 2010. Jugé politiquement incorrect, il avait été coupé par le comité éditorial…
Recruté par une grande chaîne de télévision à péage, Pierre Martinet quitte le service action de la DGSE pour rejoindre la cellule chargée de la lutte contre la piraterie. Dès les entretiens préalables à son embauche, il comprend « immédiatement qu’on risquait de me demander des actions parfois en marge de la loi. Un petit clignotant s’est alors allumé. J’ai décidé d’y aller quand même pour voir jusqu’où, dans le privé, certains pouvaient aller. » (1)
Chargé d’un travail semblable à celui d’un détective privé (repérage et surveillance de pirates), il précise : « Je m’étais mis à sillonner les routes de France comme un voyageur de commerce, multipliant les reconnaissances ». Sur la méthode de travail, on peut lire que « Chaque nouveau dossier me renvoyait invariablement à mon passé encore tout chaud. On m’assignait une mission, je l’effectuais, on me donnait un nom et une adresse, je surveillais. Posé dans la voiture, je devais rester assis, planquant parfois pendant des heures. Ca ne changeait pas trop des RFA[1] du Service, sauf qu’il n’y avait personne à traiter à fond. » Ainsi lorsque ses anciens collègues du service lui demandent « comment c’est dans le privé ? » il écrit « j’aurais voulu leur dire que c’était totalement différent sauf que ce n’était pas vrai ».
Dès lors qu’il se réfère à son ancienne activité, s’installe un sentiment de malaise : « Les ordinateurs avaient livré beaucoup d’informations, beaucoup trop. En rentrant sans vergogne dans l’intimité d’un paquet de gens, les perquisitions avaient révélé beaucoup de connexions avec d’autres filières de piratage Décidément, ça ne me changeait pas trop du Service, sauf que soudain je me suis senti un peu sale (…) J’ai eu comme l’impression de m’être perdu dans un mauvais film. Je pensais au Services, à mes missions, j’étais très loin de Cercottes et je commençais déjà à les regretter ». Pierre Martinet pressent très bien qu’il a franchi des limites éthiques, parce que la mission assignée à titre privé ne peut trouver en lui la légitimité d’une mission de défense nationale. Au fil du temps, sa mission dérive jusqu’au jour où on lui demande de placer un micro dans la chambre d’hôtel d’un cadre d’une société concurrente, et de « vider son ordinateur portable », il précise : « C’est ce soir-là que j’ai ouvert les yeux. J’ai enfin vu ce que je ne voulais pas voir. Ca dérapait et mon chef était en train de mordre la ligne blanche (…) j’ai découvert à quel point ils se croyaient dans un film (…) Il ne semblait pas penser un instant aux conséquences judiciaires ».
Enfin lorsqu’on lui demande de surveiller un employé de la chaîne, il précise : « J’étais un peu déprimé. A force de fouiller dans les poubelles, je commençais à me sentir poubelle moi-même. Pas une corbeille à papier de bureau, une vraie poubelle. » Il se demande alors comment il va s’en sortir, mais sans penser à démissionner. Ici on peut se poser la question de son engagement, à savoir : jusqu’où lui-même serait-il prêt à aller ? Et de fait, malgré son malaise il accepte la mission, réduisant sa dissonance cognitive par un argument a priori fallacieux : « A malin, malin et demi, j’allais désormais agir comme un agent double, en conservant tout ce qui pourrait me servir à montrer jusqu’où ils pouvaient aller.»

Cependant, la dissonance n’est pas résolue et Martinet de préciser : « J’avais traqué les barbus[2], maintenant, je devais filer un Guignol de la télé. C ‘était proprement ridicule. Je savais d’emblée que je ne ferais strictement rien contre lui. On n’a pas servi la République pour en arriver là. » Et plus loin : « Faire « l’école du crime » pour la République, ça allait, mais pour deux responsables de la sécurité d’une chaîne de télé surexposée, ça tournait à la série Z ».
Se pose alors un dilemme non plus d’ordre éthique mais méthodologique, lorsqu’il est amené par son supérieur, incompétent en matière de renseignement, à travailler en contradiction avec les règles et le savoir-faire d’un agent secret. Il écrit presque naïvement : « Le Service me manquait parfois. Il avait bien des défauts mais ils n’auraient jamais lancé une affaire aussi tordue sous véritable identité en payant avec la carte « gold » de la boite. On était loin des identités fausses et des cartes de crédit « made in DGSE ». Je me souviens que, devant mon verre de rosé, j’avais la nostalgie ce jour-là. La déprime totale devant la dérive que je vivais ».
Martinet finit par évoquer « le piège dans lequel je m’enfonçais tous les jours un peu plus. Je me rappelais de ma vie parallèle d’avant. Ce que l’on faisait avait un sens, les enjeux nous dépassaient tous, nous étions des soldats. J’avais été fier des missions. J’avais même trouvé que l’on n’en faisait pas assez. » A la transcendance de la fonction secrète, il oppose « des histoires crapauteuses et de gros sous, des histoires de flics véreux… » mais une fois encore, il accepte une nouvelle mission, en précisant : « Comme je travaillais depuis vingt ans sans poser de questions, j’ai refermé le dossier et je suis parti en chasse. Les questions, c’est à moi que je les posais, en silence. » Sa femme, qui travaille à la DGSE, lui dit alors : « Tu n’as quand même pas quitté le Service Action pour faire la même chose en moins bien, pour des nuls dangereux et incompétents, et en toute illégalité ? »
Pierre Martinet finit par négocier son départ et quitte l’entreprise, après une longue descente aux enfers et d’innombrables cas de conscience.
Cet exemple montre à quel point la tentation peut être grande pour le secteur privé d’embaucher d’anciens agents secrets pour des activités qui font dire à Alain Juillet, haut responsable chargé de l’intelligence économique de 2004 à 2009, lui-même ancien directeur du renseignement de la DGSE, qu’il faut « débarbouzer » l’intelligence économique.
(1) Citations tirées de l'ouvrage de Pierre Martinet, DGSE Service Action, Un agent sort de l’ombre, Editions Privé, 2005

