Management stratégique de l'infocom'

MH370 : un scénario inquiétant

Voici une dernière analyse sur le vol MH370, basée sur les données désormais disponibles et globalement validées. Je l'envisage suivant les quatre postures développées dans mon cours. 

1 - Analyse factuelle

Phase 1 : Après son décollage de Kuala Lumpur à 0h41, l’appareil met le cap sur Pékin en suivant une route standard vers le point IGARI qui se trouve à la limite de la zone de contrôle entre la Malaisie et le Vietnam. A 0h50, l’appareil se stabilise en croisière au niveau 350 (environ 35000 pieds). A 01h01, le copilote signale qu’il maintient le niveau 350. A 01h07, il répète qu’il maintient le FL350. Le système ACARS de transmission de données moteurs envoie un premier signal au constructeur. Au point IGARI, le contrôle en route de Kuala Lumpur transfère le vol au contrôle en route d’Ho Chi Min Ville. Le copilote souhaite alors bonne nuit au contrôleur malaisien. Il est 01h19.

A 01h21, le transpondeur est coupé ainsi que le contact radio. L’appareil disparaît des écrans radar civils. Ho Chi Min Ville s’inquiète de l’absence de contact. La phase d’incertitude (INCERFA) puis d’alerte (ALERFA) semble être déclenchée par les services civils de la circulation aérienne qui demandent à un appareil en provenance de Tokyo de tenter d’entrer en contact avec le MH370. A 01h30, il reçoit une réponse mais la transmission est brouillée et quasiment inaudible. A 01h37, le système ACARS ne transmet pas les données.

 

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Phase 2 : A partir de ce moment, les informations disponibles proviennent de sources militaires distillées dans la presse (New York Times). A 02h15, l’appareil aurait été identifié par les radars de défense aérienne. Il semble que l’avion entame alors une montée vers 45 000 pieds avant de redescendre brutalement à 40 000 pieds puis de manière irrégulière vers 23 000 pieds. Le dernier spot indique une altitude de 29 000 pieds. Dans le même temps il opère un virage serré vers l’ouest, puis il suit une route qui passe par les points de navigation VAMPI, GIVAL et IGREX, en direction de la mer Andaman. De là l'hypothèse d'une reprogrammation du vol sur la centrale de navigation située entre les deux pilotes. Au point IGREX, le contact radar est perdu par les militaires. Il est 02h40.

Phase 3 : Les informations suivantes émanent de la société INMARSAT qui gère les transmissions de données du système ACARS, lequel émet des « PING », c’est à dire des signaux de réponse vides de contenu aux interrogations du satellite.

Les autorités définissent alors deux trajectoires possibles, une au nord et une au sud. Dans les jours qui suivent, l’analyse approfondie des signaux PING permet de définir avec certitude que c’est la route sud qui a été suivie. La dernière émission PING se situe à l’ouest de Perth en Australie et correspond à la limite de capacité de carburant de l’appareil. Il est 08h11. L’appareil a volé durant 07h30.

Remarque : durant tout le vol, aucun appel n’a été émis par les téléphones portables des passagers. Toutefois, au-dessus d'une certaine altitude, à la vitesse de croisière et dans une zone désertique (océan), il n'y a aucune chance de pouvoir établir le contact avec une antenne relai. Seule une analyse des interceptions satellitaires pourrait révéler des tentatives d'appels non abouties.Reste à savoir si la NSA serait prête à coopérer...

 

2- Analyse causale

Il semble désormais évident que les phases 2 et 3 sont des moments paradoxaux qui constituent le cœur de l’énigme. Les données établissent en effet avec une quasi-certitude qu’en phase 2 l’appareil a changé de trajectoire (montée à 45000 pieds et virage à l’Ouest) avant de suivre une route apparemment reprogrammée. La suite d’événements observés (coupure transpondeur + coupure ACARS + coupure des radiocommunications + reprogrammation de la route + absence d’appel de détresse) indique la très forte probabilité d’une action délibérée apparentée à un détournement. Cependant, la phase 3 dénote un nouveau changement de situation puisque l’appareil change de cap et fait finalement route au sud jusqu’à sa limite de carburant.

Ce qui retient l’attention de prime abord, c’est le fait qu’il ait volé aussi longtemps, laissant supposer que le pilotage automatique était en fonction durant la phase 3. Il est en effet inconcevable qu’un appareil vole aussi longtemps sans PA. Or, au début de la phase 2, il semble avoir été désengagé puis engagé à nouveau avec une nouvelle route programmée. Cela signifie qu’il s’est produit divers événements en cabine, le dernier étant une mise de cap vers le néant :

Phase 1 : le vol se déroule normalement jusqu’à 01H19

Phase 2 : situation anormale en cabine jusqu’à 01H30 (dernière communication inaudible du copilote), puis route reprogrammée jusqu’à 02h40 vers la mer Andaman (hypothèse du détournement)

Phase 3 : situation non contrôlée, l’appareil change de cap et fait route au sud jusqu’à sa disparition en mer 05h30 plus tard, vraisemblablement due à une panne de carburant (hypothèse de l’avion fantôme).

 

3 - Analyse interprétative

Après analyse des données et des réactions de l’appareil, il ressort que l’hypothèse d’un problème technique grave (incendie, panne électrique) ne supporte pas l’épreuve des faits. Dans cette hypothèse, l’appareil subit une série d’avaries entraînant une panne successive des systèmes de communication et le décrochage du pilote automatique (scénario similaire au vol AF447). L’appareil monte alors à 45 000 pieds avant d’être repris en main par l’équipage qui réussit à reprogrammer la centrale de navigation. Cela n’explique cependant pas la trajectoire suivie. En effet, selon cette hypothèse, l’équipage aurait normalement tenté de faire demi-tour pour se poser à Kuala Lumpur. Cette hypothèse ne peut être raisonnablement retenue.

L’hypothèse majeure qui s’impose est celle d’un détournement qui aurait mal tourné. Dans cette hypothèse, l’appareil et ses passagers auraient été victimes d’une tentative de détournement. Il s’en serait suivi une situation anormale que n’auraient peut-être pas immédiatement détecté les passagers. Pendant ce temps, en cabine, la reprogrammation du vol laisse penser que la situation est  sous contrôle. Cela pose la question du sort de l’équipage technique (pilote et copilote) : sont-ils les auteurs du détournement ou bien l’un d’entre eux a-t-il neutralisé son collègue ? Y a-t-il eu des complices ? Ou bien encore ont-ils été neutralisés discrètement par des pirates de l’air ?

Cette hypothèse en entraîne deux autres : celle du détournement ayant pour objectif d'atterrir sur une île et celle d’un détournement à distance au moyen d’un piratage informatique.

- La première pourrait être corroborée par le fait que le Commandant de bord s’entraînait à des atterrissages sur pistes courtes sur son simulateur de vol personnel. La piste d’un vol d’avion en vue de perpétrer un futur attentat a été évoquée par les autorités américaines.

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- La seconde a été évoquée lors d’un colloque en avril 2013 sur le cyberterrorisme et postule qu’il est possible de prendre le contrôle d’un appareil via un smartphone en s'attaquant au boitier de navigation... Elle pourrait être étayée par le fait que le CdB aurait reçu un appel d’un téléphone portable juste avant la phase 2 (information non confirmée).

Il est clair que dans les deux cas l’attitude du CdB est suspecte, ce qui explique que les autorités ont concentré leurs investigations sur lui et ses proches.

En phase 3, on assiste à un coup de théâtre puisque l’avion change de cap et fait route au Sud jusqu’à épuisement de son carburant. On suppose dès lors que le plan initial est changé au profit d’une perdition certaine.

Scénarios possibles:

- En suivant l’hypothèse du détournement vers une île, on peut imaginer un nouvel enchaînement d’événements comme un désaccord entre protagonistes, une prise de contrôle de l’appareil suivie du suicide du ou des auteurs du détournement. Certes, la solution la plus rapide dans ce cas aurait été de faire plonger l’appareil dans la mer sans attendre 5h30 de vol... Cela dit, en matière de suicide, la part d’irrationnel ne doit pas être négligée. Il est possible que le ou les auteurs aient décidé de s’en remettre au destin et d'attendre la panne de carburant.

D'autres scénarios peuvent également être envisagés: la reprise de contrôle par les passagers, se soldant par l'incapacité ou le décès des pilotes et/ou des pirates aux dépens du vol lui-même; enchaînement de facteurs multiples et notamment des pannes combinées au détournement raté...

- En suivant l’hypothèse du détournement à distance, on peut imaginer que l’expérience ait été un succès et que les pirates aient décidé de sacrifier l’appareil. Le fait est que la programmation s’arrête au point IGREX et qu’ensuite l’appareil est dirigé vers le Sud. L’acte terroriste lui-même pourrait constituer un avertissement muet envoyé à différents Etats... Dans ce domaine, il y a longtemps que les attentats ne sont plus revendiqués.

4 - Analyse prospective

- Dans l’hypothèse d’un détournement se terminant tragiquement, il n’y a pas guère de pistes prospectives sauf à retrouver les boites noires et les débris de l’appareil pour comprendre et tirer les mesures de sécurité nécessaires. La menace de détournement persiste et dans ce domaine il n’y a pas de risque zéro.

- Si l’hypothèse du détournement par piratage téléphonique se vérifiait, on pourrait craindre que cette expérience signe l’émergence d’une menace majeure pour la sécurité aérienne et la sécurité nationale des Etats. C’est ce qui expliquerait entre autre l’implication d’aussi nombreux pays (à l’exception notoire de la Russie).

 

Conclusion

A défaut de savoir ce qu’il s’est vraiment passé, on ne peut conclure mais seulement conjecturer autour de scénarios vraisemblables que seule l'analyse des boites noires pourrait confirmer. Ce qui est sûr c’est que l’enjeu de connaissance au sujet de cette affaire est à la mesure des moyens civils et militaires mis en œuvre pour retrouver l’épave de l’appareil. 

Une fois encore, en l'absence de conclusions et compte tenu des zones d'ombre et de gestion calamiteuse de la communication de crise de la part des autorités malaisiennes, les conspirationnistes ont de beaux jours devant eux.  

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MH370 : communication fatale

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Les autorités malaisiennes ont annoncé hier, sur la seule foi de données satellitaires, que le Boeing 777 de la Mallaysia Airlines s'est bien abîmé en mer au large de l'Australie. Dans cette étrange affaire, les "erreurs" de communication ont été nombreuses et la gestion de crise particulièremet mal maîtrisée.Il faut sans doute aller chercher dans la nature du régime politique malaisien et dans la géopolitique régionale les origines de ces manquements et de cette incompétence. Quoiqu'il en soit, l'annonce d'hier est un raté supplémentaire qui ne manquera pas de déchaîner les conspirationnsites qui verront immanquablement dans cette incroyable maladresse l'ombre d'un complot secret visant a minima à "enterrer" cette affaire, alors qu'une tempête opportune entraîne l'interrution des recherches...

 

Posté par Franck Bulinge à 12:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Hypothèses sur le vol MH370 (mise à jour n°2)

Voici les hypothèses d'analyse concernant le sort du vol MH370. Nous nous trouvons face à un phénomène peu commun qu'il faut aborder avec toutes les précautions d'usage.

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Données initiales : Disparition des écrans radar après que les pilotes ont souhaité bonne nuit au contrôle aérien. Le transpondeur semble avoir été coupé quelques minutes après ce message.

H1 hypothèse immédiatement émise : Accident au point de disparition des écrans radar

Données acquises dans les heures qui suivent :

- Les téléphones portables des passagers ont continué à sonner quelques heures après la disparition.

- L’appareil aurait opéré un virage juste avant de disparaître.

> H1 est maintenue. Les spécialistes expliquent que les donnés concernant les téléphones ne sont pas significatives. A partir de ce moment, rumeurs et spéculations apparaissent, renforcées par l’incapacité du gouvernement malaisien à fournir des explications à la demande pressante des familles et du gouvernement chinois.

Données presse deux jours après la disparition:

- Les moteurs ont transmis des données au centre de maintenance durant 4heures après la disparition des écrans radar

- Aucune trace de débris en mer

> A partir de ce moment, H1 n’est pas totalement infirmée mais devient fragile. Une autre hypothèse est émise :

- H2 L’appareil a continué à voler durant 4h à 6h : corroborée par les données, cette hypothèse prend le pas sur H1 et ce d’autant plus qu’elle crée un événement médiatique supplémentaire. La disparition du MH370 devient un mystère.

  • H2.1 Détournement (pirates ou pilotes) : donne lieu à des spéculations sur l’utilisation possible de l’appareil comme missile de croisière pour une future cible (piste AlQaida). Corroborée par la coupure du transpondeur.

             - H2.1.1 L’appareil se pose sur une piste secrète : piste des îles Andaman non confirmée à ce jour

           - H2.1.2 L’appareil s’abîme en mer suite à une erreur de navigation ou de pilotage

  • H2.2 Poursuite du vol sans équipage : selon cette hypothèse, l’équipage aurait pu être victime d’une perte de connaissance suite à dépressurisation (soutenue par un problème connu de micro fissure sur le 777) ou à une intoxication (soutenue par la présence de piles hautement inflammables en soute). Le vol s’est poursuivi jusqu’à la panne de carburant. Cela n’explique pas la coupure du transpondeur. Cette hypothèse est donc peu vraisemblable.
  • H2.3 Panne électrique à bord de l’appareil : l’équipage ne dispose plus d’indications de navigation ni de radio et poursuit sa route en aveugle jusqu’à la panne de carburant. Cette hypothèse n’a pas été évoquée, elle semble pourtant la plus simple selon le principe du rasoir d’Ockham (« les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables »).

La découverte de débris, si elle était confirmée, éliminerait H1 et H2.1.1.

En l'état actuel des données, je privilégierais intuitivement H2.3, bien que la transmission de données de maintenance puisse être contradictoire (sauf système autonome). Toutefois, il existe encore un doute sur le comportement du commandant de bord qui donne encore une certaine crédibilité à H2.1, sachant que ce dernier semblait s'entraîner sur Flght Sim à des atterrissages sur pistes courtes.

L'analyse des débris voire la découverte éventuelle de restes humains, très improbable dans ces eaux très poissonneuses, permettra d'affiner la résolution de ce mystère.

A noter que les conspirationnistes ont lancé la piste extra-terrestre que couvrirait le gouvrenement US, Roswell oblige...

En résumé, nous nous trouvons devant un cas d'école où l'utilisation d'une matrice ACH trouve toute son utilité. En voici une construite sous Excel avec des coefficients compris entre -2 et 2. Une différence est faite entre les faits concernant directement le vol et les indices concernant les personnes.

ACH 

La matrice d'hypothèses comparées privilégie H2.1, sachant que si des débris étaient retrouvés, H2.1.2 serait alors privilégiée. Dans ce cas, il restera l'énigme concernant les acteurs (pirates ou équipage? Dans ce dernier cas, les deux pilotes ou uniquement le Commandant de bord?). A noter que j'ai considéré que la panne électrique était contradictoire avec l'émission de données de maintenance. Il se peut toutefois que cette transmission puisse se faire par un système de communication indépendant. A vérifier auprès d'un expert.

Il ressort de cette première analyse que le manque de données factuelles ne permet pas d'arrêter une hypothèse, mais que H2 présente objectivement une plus forte probabilité que les autres.  

Remarque: Selon des sources non confirmées, l'appareil aurait été repéré et suivi par les radars militaires malaisiens, avec un comportement erratique en altitude (jusqu'à 45000 pieds) et en trajectoire, pour finalement suivre une route vers l'Ouest. Cette information n'a pas été publiée tout de suite mais semble avoir été retenue par les autorités pour calculer la trajectoire qui a conduit les recherches à l'Ouest de l'Australie. Cette rétention d'information, typiquement militaire, a donné lieu à une spéculation sur une possible tentative d'attentat contre les tours de Kuala Lumpur... D'après cette information, il est possible d'imaginer un scénario dans lequel l'équipage se serait affronté ou aurait affronté un commando terroriste. Au cours de cet affrontement, les acteurs auraient perdu connaissance (ou seraient décédés), laissant l'appareil poursuivre sa route jusqu'à la panne de carburant.

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L’intelligence économique & stratégique dans les écoles de commerce

L’intelligence économique et stratégique (IES) est désormais enseignée dans la plupart des écoles de commerce. Pour la plupart d’entre elles, il s’agit, en quelques heures, de sensibiliser les élèves aux pratiques de veille, de protection et d’influence, mais certains programmes de niveau master sont entièrement dédiés à cette spécialité. Dès lors, une question se pose : les écoles de commerce pratiquent-elles l’intelligence économique et stratégique ? Il serait en effet curieux d’enseigner un concept qui ne serait pas naturellement appliqué par les écoles elles-mêmes.

 

Un cas d’écoles

Les écoles de commerce sont des entreprises qui enseignent ce qu’elles font au quotidien : management, stratégie, marketing, contrôle et gestion, entreprenariat, communication, etc.  Elles développent des modèles économiques nécessitant une adaptation constante à leur environnement stratégique. En ce sens, elles sont ce qu’elles enseignent et ce n’est pas le moindre de leurs arguments face aux universités qui sont des administrations et qui, en tant que telles, s’inscrivent dans un modèle de gestion publique.

L’environnement stratégique des écoles de commerce est en soi un « cas d’école », si l’on peut dire, puisqu’il reflète là encore la plupart des situations décrites dans les manuels : couple produit-marché, concurrence, mouvements stratégiques, alliances, fusions et acquisitions, concentrations, croissance et taille critique, stratégies de communication, marketing de marque, stratégies de suivi, de niche ou différenciation, labellisation, normalisation, standardisation, investissements et désinvestissement, nouveaux entrants, barrières, e-réputation, etc.

Dans un tel contexte, l’intelligence économique et stratégique devient elle-même un "cas d’écoles" dans la mesure où elle s’inscrit logiquement dans le schéma comme un chapitre du manuel... De la théorie à la pratique, comment peut-elle être envisagée ? Il convient avant tout de préciser que généralement, ce qui est enseigné dans les manuels est le reflet de situations et de pratiques existantes. Tel n’est pas le cas de l’intelligence économique qui est, aujourd’hui encore, plus prescriptive qu’empirique. Si des pratiques « naturelles » sont observables dans les entreprises (Bournois et Romani, 2001, Larivet, 2001, 2002), ce qu’on appelle théoriquement l’intelligence économique relève d’un corpus méthodologique à acquérir et qu’il convient de s’approprier.

 

L’IES en pratique

Un chercheur désireux d’étudier l’intelligence économique dans les écoles de commerce devra par conséquent observer les pratiques « natives » pouvant être qualifiées d’intelligence économique au regard des critères théoriques qui la définissent, sans que les acteurs sachent qu’il s’agit d’IES. De son côté, le directeur désireux de pratiquer sérieusement l’IE au profit de son école devra s’en approprier les méthodes et outils. D’un côté, une pratique « amateur »  directement observable en milieu naturel,  de l’autre la mise en œuvre d’un dispositif spécifique.

Pratique native d’IES

Il s’agit essentiellement d’une posture personnelle ou collective en matière de partage des informations stratégiques recueillies au fil des jours. L’information est plus ou moins intégrée dans le schéma stratégique et décisionnel tandis qu’un minimum de vigilance est assuré (discrétion, protection des informations, sécurité des systèmes d’information). Dans le jeu concurrentiel, la direction de l’école assure un minimum de communication et d’influence afin de maintenir ses avantages stratégiques et de prévenir d’éventuelles menaces.

Comme on peut le voir, il s’agit d’une pratique naturelle dont la mesure est possible au moyen de grilles spécifiques (Larivet, 2002, Bulinge, 2002). En termes de résultats, tout dépend du niveau de pratique et de l’implication des équipes. Généralement, cela reste assez anecdotique et sans véritable portée stratégique, excepté lorsque le dirigeant qui s’implique sérieusement et maîtrise son propre système d’information.

La démarche organisée d’IES

Il s’agit, on l’a vu, de mettre en œuvre un dispositif  d’IES. On parle alors de dispositif sociotechnique au sens où il comprend une équipe et des moyens techniques s’inscrivant dans une démarche intentionnelle de management stratégique de l’information. L’activité comprend aussi bien le recueil et l’analyse d’information, la protection du patrimoine immatériel (informations, savoir-faire, projets), enfin les actions d’influence et de lobbying.

Sans tomber systématiquement dans la lourdeur des dispositifs d’IE classiques, il est possible de monter une cellule dynamique capable de gérer divers projets mais également les multiples crises que peut rencontrer une école (décès accidentel d’un élève, attaque contre sa réputation, etc.). Dans ce cas, l’équipe IES recueille auprès de l’ensemble du personnel les informations détenues, oriente les équipes au contact de la concurrence, met en place une veille internet et presse, collabore avec la DSI et propose des options de communication à la direction générale.

En termes de résultats, cela dépend de la dynamique obtenue. Une posture collective de vigilance et de curiosité permet de collecter de manière cohérente les flux d’information et d’identifier voire d’anticiper les variations de l’environnement stratégique, et donc de s’adapter. Dans le contexte des écoles de commerce, opportunités et menaces ne manquent pas et il est évident qu’une bonne maîtrise de l’IES permet d’exploiter les unes tout en évitant les autres.

On peut par exemple s’interroger sur les MOOC, très à la mode en ce moment, au point que nombre d’écoles s’engouffrent dans leur production par simple panurgisme et sans bien avoir réfléchi à leurs implications. Une première analyse montre pourtant qu’il pourrait s’agir d’un véritable cheval de Troie dans le modèle des écoles de commerce. Si sur le plan marketing, quelques cours en ligne bien construits peuvent donner envie d’intégrer l’école, une pratique massive risque de désincarner complètement les structures et de les mettre directement en péril. Enfin, n'oublions pas que derrière ce type de produit émergent de nouveaux modèles industriels d’enseignement low cost dont on connaît déjà les méfaits dans d’autres secteurs comme l’agro-alimentaire...

Les risques de l’IES

La pratique de l’IES n’est pas anodine En effet, suivant le principe d’Archimède, toute action conduite dans un environnement stratégique entraîne de la part de cet environnement un système de réactions dont il faut être en mesure de prévoir et maîtriser les conséquences. Cela implique logiquement que plus une action d’IES est complexe ou tortueuse, plus le système de réactions qu’elle engendre est complexe et difficilement maîtrisable.

Si la veille et la protection des informations demeurent simples à mettre en œuvre, il convient de rester prudent avec les opérations d’influence et autres actions de « guerre économiques » à l’encontre de la concurrence. On se souviendra par exemple de celle conduite par HEC à l’encontre de l’ESSEC il y a quelques années. La tentative de déstabilisation entreprise par un prestataire extérieur eut non seulement aucun effet mais se retourna finalement contre son commanditaire. Depuis, le directeur d’HEC ne veut plus entendre parler d’intelligence économique... Moralité : même si la concurrence est forte entre les écoles, rien ne justifie de sacrifier l’éthique pour quelques candidats de plus.

 

En conclusion, on devine que la « mise en musique » des informations dans le concert stratégique dépend de la capacité de l’école ou du groupe à écrire jouer sa partition. Il ne suffit pas des notes et des musiciens, encore faut-il le talent, l’expérience et la capacité d’écoute et d’organisation du directeur pour diriger l’orchestre. En ce sens, l’approche rationaliste de l’IES où l’information est présentée comme un objet déterminant de l’avantage stratégique, n’est qu’une vue de l’esprit. De fait, je paraphraserai vaguement St Exupéry en disant que seule l’intelligence, si elle souffle sur l’information, peut créer la connaissance nécessaire à la décision.

 

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En finir avec le mythe de la « guerre contre le terrorisme »

La guerre contre le terrorisme peut-elle justifier à elle seule l’hypertrophie du renseignement américain ? Peut-on se contenter d’accepter le gigantisme du système de surveillance anglo-américain et ses débordements sur la base d’arguments du genre « d'inombrables actes de terrorismes ont ete dejoues grace a ce type de renseignments » (sic) comme me l’a écrit dernièrement un membre de l’ambassade américaine à Paris ? Il est peut-être temps de tordre le cou à ce qui est devenu le mythe du XXIè siècle.

 

Le terrorisme est un concept bien identifié qui se traduit par des phénomènes violents dont le but est d’entretenir un climat de terreur au sein d’une population.

Ceci étant posé, on ne déclare pas la guerre à un concept mais à ceux qui le mettent en œuvre. Déclarer la « guerre contre le terrorisme » est une ineptie. Cela revient, en effet, à se lancer aveuglément à l’assaut de phénomènes sans distinction de leur dimension et de leurs origines socioculturelles multiples. Il conviendrait par conséquent de parler non pas de « guerre contre le terrorisme » mais de traitement adapté des différents phénomènes de terrorisme.

La conséquence est évidente : exit un Patriot Act qui généralise le recours à des pratiques d’exception exorbitantes, et bienvenue à une politique de ciblage des problématiques permettant un traitement spécifique dans le cadre d’une synergie entre services de renseignement, de police et judiciaires (cas de la France).

Au-delà de la propagande néoconservatrice

De fait, la « guerre contre le terrorisme » est un mythe, un de ces éléments de langages inventé par les néoconservateurs et repris par Barak Obama qui colle à la pensée unique comme un sparadrap aux doigts. Désormais agité comme un épouvantail par les gouvernements soucieux de justifier leur politique sécuritaire au cœur d’une crise sociétale sans précédent, le terrorisme est devenu une sorte de grand méchant loup pour peuples indignés. Ouvrant la voie à une surveillance généralisée des populations et justifiant des actions coercitives exorbitantes hors de tout cadre légal (Abou Ghraib, Guantanamo, arrestations arbitraires, utilisation des drones tueurs, etc.), la « guerre contre le terrorisme » est devenue non seulement une arme de domination géopolitique mais également un instrument de sécurité intérieure au sens large du terme.

Ainsi, la « guerre contre le terrorisme » sert accessoirement à la « guerre économique » que livrent les Etats-Unis au reste du monde pour assurer leur hégémonie géoéconomique planétaire. C’est ici qu’émerge la notion d’empire, à l’image de l’empire romain qui justifia ses premières conquêtes pour protéger Rome des invasions, avant qu’il devienne une source de richesses au profit exclusif d’une oligarchie dominante. La mondialisation ne date pas d’hier. Par voie de conséquence, la « guerre contre le terrorisme » devient également un paravent de la « guerre sociale » qu’implique une domination oligarchique ultralibérale aux dépens du peuple américain lui-même.

Le renseignement comme instrument de l’hégémonie américaine

Justifier l’hypertrophie du système de renseignement américain par la « guerre contre le terrorisme », c’est un peu comme justifier l’utilité d’un Hummer pour aller faire ses courses.

Le surdimensionnement du renseignement américain ne date pas d’hier, mais il est clair que depuis 2001, les budgets alloués ont considérablement augmentés. Les moyens affectés sont colossaux. La priorité qui leur est accordée est exceptionnelle. La capacité de collecte de données est devenue gigantesque. Bref, le renseignement américain est un géant qui n’en finit pas de grandir. Un géant certes, mais aux pieds d’argile comme je le précisais déjà en 1993, dans un mémoire de fin d’étude. De fait, on s’étonnera toujours qu’un système aussi colossal ne soit pas plus efficace que les systèmes infiniment plus modestes comme celui de la France. Car à y regarder de plus près, force est de constater que 1) le renseignement américain ne permet pas de stopper la menace terroriste, comme le montrent les attentats de Boston, de Benghazi, d’Irak, etc., 2) il a fallu dix ans aux services américains pour retrouver Ben Laden réfugié chez leurs alliés pakistanais, 3) le bilan de la NSA se résumerait, selon son directeur, à la prévention de deux attentats dans le monde. On serait tenté, dans un accès d’humour, de conseiller à nos amis américains de tester les bienfaits de la RGPP si 4) à défaut de terroristes, les services américains n'obtenaient pas des bilans autrement plus significatifs dans le domaine du renseignement politico-économique, en ciblant notamment leurs alliés.

Ainsi, et parce qu’un mensonge répété mille fois ne devient pas une vérité, le système de renseignement américain n’est pas simplement une arme contre le terrorisme. Si tel était le cas, autant prétendre vouloir tuer une mouche avec un missile de croisière. Pourtant, nombreux sont encore les citoyens américains, y compris au sein de la communauté du renseignement, qui croient au mythe fondateur de la « guerre contre le terrorisme ». Ceux-là servent sincèrement leur pays avec le sentiment du devoir à accomplir, acceptant de sacrifier pour la bonne cause (le Bien contre le Mal), certains principes essentiels de la démocratie américaine. Nombreux sont a contrario les citoyens américains qui voient dans cet argument un instrument de contrôle hégémonique et totalitaire qu’ils n’hésitent plus à dénoncer, mais en vain, parce que le propre des grands mythes est justement de s’ancrer profondément dans les croyances collectives.

Quelle est la probabilité que le président Barak Obama, prix Nobel de la paix, abandonne la politique hégémonique de ses prédécesseurs au profit d’une conduite diplomatiquement acceptable ? La réponse à cette question se trouve malheureusement dans l’analyse du financement de sa campagne électorale qui fut par deux fois, rappelons-le, la plus chère de l’histoire des Etats-Unis…

 

 

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La soumission à l'Empire

Alors que 35 chefs d’Etats sont écoutés par la NSA, que les communications de nos dirigeants politiques et économiques sont systématiquement interceptées, enfin que les libertés de millions de citoyens sont bafouées au nom d’une pseudo guerre contre le terrorisme, les dirigeants européens proposent aux Etats-Unis un « code de bonne conduite »… Cette position serait risible si elle n’était pas la preuve évidente de la soumission de nos élites à ce qu’il convient désormais d’appeler l’Empire des Etats-Unis d’Amérique.

 

Au sommet européen qui s'est ouvert jeudi dernier, la question de l'espionnage américain a été posée par l'Allemagne et la France. Si tout le monde est d'accord, à l'exception bien sûr de la Grande Bretagne, pour dire que l'affaire mérite d'être clarifiée, l’Espagne et la Belgique ne souhaitent toutefois pas « froisser » (sic) les Etats-Unis. La Grande Bretagne, bien entendu, ne souhaite pas s’exprimer sur ce qui relève selon elle du droit souverain des Etats. Rien d’étonnant à cela compte tenu de son rôle dans le dispositif d’espionnage américain. Quant aux autres membres de l’UE, ils prennent acte de la position de l’Allemagne et de la France. Au final, les membres s’accordent pour proposer aux Etats-Unis rien moins qu’un « code de bonne conduite » en matière d’espionnage, chacun réajustant ses œillères pour n’y voir bien évidemment qu’un outil collectif de la lutte « contre le terrorisme ».

Tout finit bien au pays des Bisounours. L’honneur est sauf puisque les Américains ne manqueront pas d’accepter de bonne grâce ce code de bonne conduite (pouf pouf aurait ajouté Pierre Desproges). La vie va ainsi pouvoir reprendre son cours et les révélations du lanceur d'alertes Edward Snowden seront désormais à porter aux archives d’une affaire réglée. Circulez, y a plus rien à voir...

Ainsi est dite la messe des grands de ce monde, dont on aura compris que l’évangile est d’abord commercial et rédigé par les Etats-Unis. Priorité aux accords de libre échange! Les vassaux de l’Empire se doivent de rentrer dans le rang, toutes couleuvres avalées, toutes hontes bues face à des peuples sidérés, pour que la fête néolibérale reprenne !

L’impuissance des dirigeants européens et la perfidie britannique sont actées. Quant à l’honneur, à la grandeur et à la souveraineté de la France, ils sont définitivement enterrés. S’il fallait encore un exemple récent, on citera l’éviction en Iran de son industrie automobile, sur ordre de Barack Obama, sans même une protestation du bouillonnant ministre du redressement productif. Cette affaire, pilotée par un think tank néoconservateur américain, n’aura sans doute pas échappé à la délégation interministérielle de l’intelligence économique et aurait pu être portée devant l’OMC. Silence politique assourdissant… En attendant, elle a entraîné le blocage des avoirs de Peugeot et Renault en Iran et la fermeture de sites français.

Un bel exemple de ce que les tenants de la « guerre économique » dénoncent depuis des années, et que d’autres appellent plus simplement la stratégie de puissance ou d’hégémonie américaine.

Et l’on déplore, à gauche comme à droite, en dépit de tant d’impérities, de mensonges et de renoncements, la montée des partis populistes… J’invite les lecteurs à lire ou relire Lucien Jerphagnon qui, dans son Histoire de la Rome antique, décrit l’empire, l’oligarchie et la révolte plébéienne comme un phénomène vieux de 2200 ans…

 

 

 

 

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Espionnage de la NSA : la fanfare des cocus

La mécanique des révélations liées à l’affaire Snowden est implacable : goutte à goutte, jour après jour, l’alambic distille le breuvage amer via les journaux qui travaillent à l’exploitation de la manne scandaleuse. Scoops garantis dans ce feuilleton à suspens, chacun attend désormais avec plus ou moins d'appréhension les feuillets croustillants que Le Monde voudra bien livrer.

Pendant ce temps, la fanfare des cocus s’organise, en France comme en Allemagne, avec l’aide des orchestres médiatiques qui n’hésitent pas à décaler l’affaire de trois mois, histoire de faire oublier le retard gouvernemental. Quitte même à rapprocher les ires exécutives européennes de celles, jusque là ignorées, de nos désormais compagnons d’infortune sud-américains.

En attendant, le lanceur d’alerte Edward Snowden, à qui l’on doit ces révélations salutaires quoique fort embarrassantes, reste abandonné dans son exil russe, seule terre d’asile qui ait eu l’honneur de lui ouvrir ses portes et encore, à la condition qu’il arrête ses activités…

Au moment où la fanfare des cocus tente d’accorder ses trompettes, peut-être serait-il bienvenu que la France, pays des droits de l’Homme et terre d’asile pour tant de causes moins honorables, reconsidère son refus d’accueillir celui qui mériterait le prix Nobel de la paix ? Le symbole serait à la hauteur de l’humiliation que font subir les Etats-Unis à leurs alliés. A moins qu’on ne reproche désormais à Snowden d’avoir révélé ce que personne ne voulait savoir ? Il est vrai que le cocu préfère généralement se voiler la face, surtout lorsqu’il sait et accepte l’infidélité par faiblesse, comme une sorte de pis aller…

De fait, asservis à la puissance américaine, les Européens sont parfaitement au courant de l’activité débordante du renseignement US (souvenons-nous du pshitt de l’affaire Echelon dans les années 90) et se passeraient volontiers d’une crise de façade. Car c’est bien d’une crise de façade dont il s’agit, qui consiste à montrer aux citoyens qu’on ne se laisse quand même pas cocufier comme ça, fut-ce entre amis. Le problème, c’est que nos gouvernants vont devoir assumer une double humiliation publique, celle de porter des cornes et celle de manger leur chapeau…

Car autant le dire, il ne sortira rien de ces fanfaronnades. Les Etats-Unis cultivent une obsession pathologique du renseignement et lui consacrent des budgets colossaux afin d’asseoir leur domination. Le fait est qu’ils ont une stratégie et qu’à cette fin, ils viennent de construire le plus grand centre de recueil et de traitement de données. Ils violent aussi bien les espaces aériens que le droit international avec leurs drones tueurs. Ils ont les moyens d’écouter, hacker, photographier, filmer, surveiller à peu près tout ce qui peut être numérisé. Qui, dès lors, voudrait croire qu’ils renonceront à ce pouvoir exorbitant, lequel sert selon eux leurs intérêts vitaux ?

Nos dirigeants politiques devraient cesser de lire Oui-Oui chez les Bisounours et reprendre Sun Tzu, bien qu’il soit déjà un peu tard. Imaginez en effet que tout ce qui s’échange de plus secret à l’Elysée, dans les cabinets ministériels, dans les états-majors des entreprises stratégiques, arrive depuis X mois ou années sur le bureau des stratèges américains. Forces, faiblesses, menaces et opportunité, rien de nos intentions des plus secrètes, de nos affaires les plus sensibles, ne leur sont inconnues… jusqu’aux conversations intimes de notre président de la République. Car nul ne peut aujourd’hui vouloir ignorer la probabilité qu’il ait été écouté comme l’a été Angela Merkel.

L’ayant écrit dans mon billet précédent, je persiste et signe : seule la menace sérieuse d’un renversement d’alliance pourrait éventuellement ramener les Etats-Unis à la raison. L’esprit de Munich, ce n’est pas face à la Syrie que nous le cultivons, n'en déplaise à nos élites bien pensantes, mais en refusant de voir les Etats-Unis développer depuis vingt-deux ans une politique néoconservatrice au nom du Nouvel ordre mondial et sous couvert du bien nommé Projet pour le Nouveau Siècle Américain.

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L’avenir du renseignement français

Le système français de renseignement a bénéficié de deux grandes réformes (1989-1992 ; 2007-2010) qui lui ont permis de se hisser progressivement à un niveau de compétence et d’intégration institutionnelle jamais atteint en 140 ans d’existence administrative. Depuis deux mandatures, nos présidents de la République et leurs gouvernements, accordent aux services une certaine confiance et n’hésitent pas à s’en servir, contrairement à leurs prédécesseurs qui entretenaient une véritable défiance à leur encontre. Une page sombre de notre histoire secrète semble avoir été tournée au profit d’un usage raisonné de la fonction renseignement. On ne peut que se réjouir de cette évolution très positive et globalement bien accueillie, à l’exception des quelques réticences de certains socialistes (voir les travaux de Jean-Jacques Urvoas et de la fondation Jean Jaurès), mais qui se sont vite estompées dès lors que François Hollande a repris le modèle à son compte. Pour autant, faut-il se satisfaire du modèle dont a accouché une classe politique désormais mûre en matière de culture du renseignement ? 

 

Certes, le système de renseignement a évolué dans la bonne direction, mais il n’est pas pour autant parvenu à un état souhaitable d’adaptation au complexe environnemental qu’il est censé comprendre et éclairer, voire modeler. En clair, la réforme engagée sous Nicolas Sarkozy doit être poursuivie et conduite de manière plus audacieuse encore sous François Hollande. Si tel n’était pas le cas, le système se trouverait vite dépassé par la montée des eaux que représente la société de l’information.

Pour être direct et un rien provocateur, la poursuite de la réforme soutenue par le pouvoir exécutif en matière de contrôle des services est purement restrictive et symptomatique d’une technocratie dominante. Elle manque cruellement d’audace et ne fera que conforter les prérogatives d’une haute administration plus apte à gérer les logiques de la RGPP qu'à entreprendre, innover et surprendre. Ce manque d’audace ne tardera pas à se réduire à des logiques courtelinesques dont souffre depuis toujours notre pays, aux dépens de stratégies gagnantes indispensables à la maîtrise d’une véritable économie de la connaissance.

Nicolas Sarkozy restera dans l’histoire du renseignement français, au même titre que Michel Rocard (brillamment éclairé par son conseiller Rémy Pautrat, rendons lui cet immense hommage, ainsi que Claude Silberzahn à la barre de la DGSE), et Pierre Joxe (grâce aux travaux du général Mermet, il est important de le souligner). On doit à ces hommes de gauche comme de droite une démarche institutionnelle politiquement gratuite, lucide et responsable au seul profit de l’Etat.

Il appartient désormais à François Hollande de valoriser cet héritage en poursuivant la transformation du système de renseignement national.

Comme je l’ai montré dans mon ouvrage*, cette transformation n’est pas simplement une question de moyens humains, financiers, techniques ou légaux. Elle concerne également les aspects doctrinaux, organisationnels et méthodologiques de la fonction.

Quelle doctrine française de renseignement ?

Elle repose essentiellement sur une volonté politique dont la question centrale est : la France a-t-elle une stratégie de puissance ? On ne peut en effet vouloir un système de renseignement s’il ne vient pas en appui d’une stratégie (cours élémentaire d’intelligence économique). Cette notion de stratégie de puissance doit faire l’objet d’une réflexion préalable de la part de nos dirigeants politiques. Cela suppose, comme le démontre la cohérence de l’administration américaine, bien plus que la somme d’individualités gérant des intérêts plus ou moins convergents, sous l’influence de considérations politiques et carriéristes.

Il y a par conséquent urgence, ou du moins impérieuse nécessité de réfléchir à la stratégie nationale de puissance, mais pas de manière aussi abstraite que ce que nous donne le livre blanc 2013, sorte de copié-collé émoussé et  insipide de son prédécesseur, lequel ne brillait déjà pas par son originalité.

Concrètement, quel ensemble de leviers de puissance la France veut-elle mettre en avant pour assurer sa prospérité ? Il en existe plusieurs : militaire, diplomatique, économique, industriel, commercial, technologique, scientifique, culturel… Ce n’est qu’après avoir répondu à cette question, laquelle suppose de faire un bilan lucide, que pourra être déduite une doctrine réaliste de renseignement.

L’idée paraît simple mais, pour la plupart de ces leviers, elle oblige nos dirigeants à abandonner le pilotage automatique sous contrôle de la Commission européenne pour reprendre les commandes de manière souveraine… dans l’univers technocratique qu’a forgé un européanisme politiquement castrateur, on pressent qu’une telle décision suppose une remise en question des logiques floues qui prévalent chez nos dirigeants.

Poursuivre la réforme organisationnelle

La création de la DCRI puis de la DGSI illustre la continuité de l’esprit réformiste qui prévaut depuis 2007. Il était temps, en effet, de hisser le renseignement intérieur à un statut équivalent à celui de la DGSE. Cette réorganisation est fondamentale puisqu’elle permettra au renseignement intérieur de sortir progressivement d’une culture policière très prégnante, tout comme la DGSE est sortie d’une culture à forte dominante militaire à partir de 1989.

Mais la réforme ne doit pas s’arrêter là. L’audace appelle une refonte d’ensemble qui permette non seulement de sortir des logiques autarciques des « services intégrés » comme la DGSE, mais également de créer de nouveaux services aptes à répondre à la nouvelle donne de la société de l’information et son corolaire l’économie de la connaissance. Je pense notamment à deux éléments essentiels qui sont aujourd’hui absents ou à l’état embryonnaire : le renseignement ouvert et l’analyse.

Il s’agit par conséquent de remodeler le profil et le format des services dans une logique de compétences/métiers adaptée à la nature des sources (ouvertes, fermées, humaines, techniques) et à la finalité de la connaissance produite. Il faut ainsi envisager la création d’un centre de renseignement ouvert, le recentrage de la DGSE sur le renseignement clandestin, la création d’une direction du renseignement technique (imagerie, renseignement d’origine électromagnétique, cyber-renseignement), mais également et surtout la création d’un centre de fusion et d’analyse directement rattaché au coordonnateur national du renseignement.

Une telle réforme suppose de bousculer sérieusement les habitudes institutionnelles et les prérogatives qu’elles sous-tendent.  Il faut un certain courage politique mais surtout une autorité sans faille à l’égard de la haute administration, toujours plus difficile à soumettre que la hiérarchie militaire et policière.

L’indispensable révolution épistémologique

Enfin, les différentes réformes du renseignement français ont largement occulté la dimension épistémologique qui concerne la nature et la qualité de la connaissance produite par le système. L’épisode désastreux de la synthèse nationale déclassifiée sur la Syrie, mais également les documents parfois révélés par la presse, montrent à quel point la communauté du renseignement aurait besoin de faire évoluer sa méthodologie, et notamment l’analyse qui est le cœur de métier de la fonction connaissance et anticipation. Aux Etats-Unis, cette question épistémologique fait l’objet d’un intérêt prioritaire depuis déjà 50 ans et contribue à l’amélioration, quand ce n’est pas l’innovation en matière de renseignement.

En France, on fait le présupposé que les compétences analytiques reposent sur les acquis scolaires (prérequis de type science po) et sont développées en interne avec l’expérience, éventuellement à l’aide d’une formation universitaire complémentaire. Cette approche présente deux failles majeures. D’une part, la compétence scolaire suppose un niveau minimum de recrutement. Si tel est le cas pour la DGSE, il n’en est pas de même pour la DRM, la DCRI, la DNRED ou la DPSD. D’autre part, l’apprentissage sur le tas suppose l’existence d’une connaissance validée et transmissible par la formation. Or, il n’existe pas de manuel d’analyse au sein de nos services. Comme je l’ai montré dans mon ouvrage, la « science » française du renseignement s’est construite de manière artisanale (une « science proverbiale » à base d’aphorismes) et n’est en rien comparable à celle développée par les services anglo-saxons dont les cadres sont issus des grandes universités.

En outre, les services sont aujourd’hui confrontés, comme toutes les organisations, aux problèmes que pose la génération Y en matière de culture littéraire, primordiale dans ce type de métier, mais également en matière de turnover, cette génération ayant acquis plus rapidement que prévu les réflexes de mobilité qu’on leur a inculqués sous la pression du marché de l'emploi. La conséquence est mesurable en termes de culture organisationnelle, l’héritage intellectuel et les savoir-faire risquant de disparaître au profit une reconstruction permanente. La mobilité technocratique devient de fait une usine à réinventer la roue…

Il paraît donc essentiel d’introduire un dispositif de construction, validation, pérennisation et transmission des connaissances dans le domaine de l’analyse. Cela passe a minima par la création d’une direction scientifique du renseignement apte à évaluer les méthodes mais également à piloter la recherche dans ce domaine. Cette nécessité fut d’ailleurs confirmée par l’appel d’offre lancé au profit de la DRM par le ministère de la défense en 2010 et qui portait sur l’étude des fondements épistémologiques du renseignement et de l’intelligence économique. Il y était rien moins question que d’élaborer une « science moderne » au profit de la communauté française du renseignement.

La création, la même année, de l’académie du renseignement aurait pu laisser espérer l’indispensable ouverture sur le monde universitaire. Malheureusement, cette institution privilégie semble-t-il un enseignement purement académique construit sur le modèle magistral et conceptuel des grands instituts nationaux où l’on échange principalement des cartes de visite dans une logique de réseau. Là encore, le présupposé du savoir-faire acquis ôte tout espoir d’une remise en question des connaissances, privilégiant les réflexions à haute altitude et une pensée consensuelle aux dépens d’approches plus pragmatiques telles que les envisagent les sciences sociales. L’absence d’une direction de la recherche au sein de l’académie du renseignement relève aujourd’hui de l’anachronisme, pour ne pas dire d’un incroyable aveuglement.

En conclusion, l’héritage culturel du renseignement français ne résistera pas à la logique de gestion patrimoniale qui prévaut dans un système à dominante technocratique. Il est impératif que le gouvernement poursuive la logique entrepreneuriale instaurée en 2007, logique qui ne trouvera tout son sens que dans la définition d’une véritable stratégie de puissance, telle que l’avait en son temps insufflée le général de Gaulle. Seule cette démarche volontariste permettra de parachever la transformation du système français de renseignement.

 

 

* Franck Bulinge, De l’espionnage au renseignement, la France à l’âge de l’information, Editions Vuibert-INHESJ

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22 octobre 2013

Espionnage américain : quelle solution pour la France ?

La France, avec trois mois de retard, vient de réagir face aux révélations du lanceur d’alerte d’Edward Snowden sur la politique d’espionnage américaine. Indignation officielle, protestation diplomatique, médiatisation maximale, mobilisation générale, une nouvelle aventure de la communication gouvernementale s’ouvre, refermant au passage le pitoyable chapitre Léonarda. Mais au-delà de la gesticulation, que peut faire la France contre les Etats-Unis ?

Que valent les protestations officielles de la France, trois mois après le déclenchement de l’affaire, et alors même que nos dirigeants ont dans un premier temps collaboré à la chasse à l’homme lancée par les Etats-Unis à l’encontre d’Edward Snowden ? Que valent les cris d’orfraie après que la France a rejeté la demande d’asile politique du lanceur d’alerte et refusé jusqu’au survol du territoire à l’avion présidentiel bolivien soupçonné de transporter le « traître »? Que dire au passage du silence de nos dirigeants et de nos médias face à la situation de Julian Assange, autre lanceur d’alerte, enfermé dans l’ambassade équatorienne de Londres depuis un an?

De fait, la stratégie de puissance américaine a atteint un sommet, le génie consistant ici à encercler ses alliés et obtenir d’eux qu’ils collaborent à la chasse à l’homme que Washington a lancée contre celui qui paradoxalement, a contribué à dévoiler l’ampleur des atteintes américaines contre leurs intérêts vitaux… du grand art que n’aurait pas boudé Sun Tzu lui-même.

Comment la France, plus atlantiste et américanophile que jamais, peut-elle espérer faire entendre sa voix et défendre ses droits face à l’hyperpuissance états-unienne ? Même en admettant que la diplomatie française puisse encore être entendue, quels moyens a-t-elle pour 1) faire cesser les activités d’espionnage et 2) obtenir réparation du préjudice causé ? D’ores et déjà, Washington élude, minimise et se refuse à tout commentaire public. Stratégie de l’anguille qui dit par avance comment va se terminer cette affaire dont je persiste à penser qu’elle permet au gouvernement de sortir de son enlisement médiatique dans l’affaire Léonarda. Car à ce stade, compte tenu du retard pris et de la perte de crédibilité de la France, le gouvernement n’a pratiquement aucune marge de manœuvre et il le sait. Il ne dispose d’aucun moyen de pression, sachant qu’en matière d’espionnage, il ne serait pas difficile aux américains de sortir à leur tour quelques barbouzes tricolores de leur chapeau…

Mais à supposer que le gouvernement français prenne réellement cette affaire au sérieux, il ne pourra la régler que dans un cadre multinational, soit par voie diplomatique, soit par voie stratégique. La voie diplomatique consisterait à demander l’ouverture d’une conférence internationale sur la limitation de l’espionnage, ce qui supposerait que chacun veuille bien renoncer à ses propres pratiques… On voit d’ici le scénario digne des Tontons flingueurs. La voie stratégique consisterait quant à elle à reconsidérer les alliances de la France. Précisons qu’à ce stade, une sortie unilatérale de l’OTAN, dans un sursaut de souveraineté et de fierté nationale, serait ridicule. En revanche, un changement d’alliance motivé par le refus assumé de l’impérialisme américain serait de nature à changer radicalement la donne. Quand nos amis ne nous respectent plus et nous trahissent, ils ne sont plus nos amis. C'est difficile à vivre mais il faut être capable de l'admettre.

La France serait-elle prête à rompre avec sa politique atlantiste et à recentrer sa position vis à vis des Russes et des Chinois ? De Gaulle l’avait fait en son temps, et cela n’avait pas nuit à nos intérêts, bien au contraire puisque nous étions respectés. En ces temps de crise où tant de valeurs sont mises à mal, un retour vers une certaine idée de la France ne serait pas malvenue.

 

 

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21 octobre 2013

Affaire Snowden: Tel le nuage de Tchernobyl…

A l’heure où le journal Le Monde s’empare enfin des révélations d’Edward Snowden, la classe politique française réagit comme si l’affaire venait juste de sortir… Retard à l’allumage ou gestion opportune d’un agenda politique difficile ?

Alors que des centaines d’articles ont été publiés depuis le mois de mai, que les révélations du Guardian et du New York Time ont dévoilé l’ampleur de l’opération, que des dirigeants politiques étrangers ont vivement protesté, et que la réaction même de Washington à l’encontre de Snowden a démontré la gravité de l’affaire, le gouvernement français, lui, n’avait jusqu’à présent réagit que très modérément, allant jusqu’à collaborer à la chasse à l’homme menée par les Etats-Unis contre Snowden et rejetant accessoirement sa demande d’asile politique.

Et puis soudain, alors qu’ils sont enlisés dans l’affaire Léonarda, nos dirigeants se réveillent. Ils se dressent comme un seul homme contre la politique d’espionnage menée par les Américains à notre encontre. François Hollande dit sa réprobation à Obama, Jean-Marc Ayrault se dit choqué, Manuel Vals demande des explications, tandis que le ministre des affaires étrangères convoque toute affaire cessante l’ambassadeur des Etats-Unis.

Qu’on se le dise, la France qui était encore au mois de septembre le meilleur allié des USA selon John Kerry, se voit désormais à la pointe de la protestation contre ces pratiques de cocufiage inacceptables. Qui pouvaient en effet penser que nos meilleurs amis (et leurs amis britanniques) se livrent à une telle perfidie ? On voulait bien admettre qu’ils espionnent le Brésil, éventuellement la Chine, et pourquoi pas l’Allemagne, le G20, le FMI, enfin tout le monde mais pas nous !

Bref, avec près de trois mois de retard, l’exécutif réagit enfin contre ce qui apparaît comme la plus vaste opération d’espionnage conduite au nom de la sécurité des Etats-Unis à l’encontre du reste du monde, ennemis et alliés compris. Un chiffre a suffit semble-t-il à ouvrir les yeux de nos dirigeants: 70 millions de communications auraient été interceptées entre décembre 2012 et janvier 2013, ciblant non pas les terroristes mais les responsables politiques, les hauts fonctionnaires et les hommes d’affaire. A noter que dès le 5 juillet, Vincent Nouzille publiait un article dans le Figaro magazine, dans lequel j’évoquais sans détour la menace qui pesait sur notre sécurité économique. A croire que les ministres socialistes ne lisent pas le Figaro… A croire que, tel le nuage de Tchernobyl, l’espionnage américain ne pouvait passer la frontière française…

Je ne crois pas aux contes pour enfants, telle la Belle réveillée par le baiser du prince. Je crois plus volontiers à la gestion, même mauvaise, des agendas politiques. Ce qui me paraît inquiétant, c'est l'incohérence de l'agenda français en matière de communication gouvernementale. Ainsi se succèdent des épisodes sans queue ni tête: ratage médiatico-diplomatique sur la Syrie, dissonnance au sujet de la pause fiscale, guerre interministérielle au sujet des Roms, expulsion ratée d'une élève kosovare, et désormais rodomontades contre les Etats-Unis dont on devine qu'elles finiront en eau de boudin.  

De Gaulle, réveille-toi, ils sont devenus fous!

 

 

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02 octobre 2013

Syrie : le désastreux bilan de la diplomatie française

Le Monde diplomatique d’octobre, sous la plume d’Olivier Zajec, titre à la une la « Cinglante débâcle de la diplomatie française ». Le réquisitoire est implacable : « L’humiliation objective subie par Paris, lâché par ses alliés après avoir tenu le rôle du matamore jusqu’au-boutiste, est profonde et laissera des traces (…) Quelle que soit son orientation politique, tout Français ne peut qu’avoir été accablé par l’isolement du président François Hollande à Saint-Pétersbourg, et par la subordination au moins apparente de Paris envers le positionnement américain et les jeux d’appareil du Congrès ». La sentence est sans appel : « L’Elysée et le Quai d’Orsay auront réussi le tour de force simultané d’exaspérer Washington, de gêner Londres, de faire lever les yeux au ciel à Berlin, de désespérer Beyrouth, de déclencher un concert de soupirs à Bruxelles et d’amuser les joueurs d’échec de Moscou. »

Toute démocratie digne de ce nom, face à ce qui apparaît comme un désastre majeur pour sa crédibilité et son influence, et donc sa prospérité politique et économique, demanderait des comptes au moyen d’une commission d’enquête parlementaire. En France, il faut se contenter des conclusions d’une presse complaisante qui laisse entendre, à l’unisson avec le pouvoir exécutif, que la France a fait plier Moscou. A ce stade, il n’y a même plus de quoi rire tant la situation est pathétique. L’aveuglement du pouvoir, qu’il soit de droite ou de gauche, est tel, en France, qu’il n’est même pas envisagé de se tromper. Article 1er de la Constitution régalienne : le chef a toujours raison. A croire qu’en France, il n’y a pas de place pour l’erreur, effacée par la gomme des communicants et la veulerie médiatique. En résumé, « nous sommes les meilleurs fabricants de chaises à porteur au monde et nous le resterons… ». Faute d’intelligence informationnelle, la France est victime de sa propre propagande, pour la plus grande joie de ses adversaires.

Et pourtant, les questions ne manqueraient pas à une commission parlementaire : sur quelles bases la France a-t-elle établi sa « politique étrangère » ? Quelle est la stratégie de la France ? Comment expliquer la position définitivement belliciste du ministre des affaires étrangères et sa gestion exclusive et personnelle de l’affaire ? Quelles furent ses motivations et celles de ses conseillers ? Et d’ailleurs qui le conseille sur ce dossier ? Comment a été défini l’intérêt global de la France dans cette affaire ? Par qui et pourquoi les renseignements de nos services ont-ils été aussi grossièrement instrumentalisés ?  Pourquoi militaires et diplomates n’ont-ils pas été écoutés ? Pourquoi la France ne s’est-elle pas accordée avec ses partenaires européens, notamment la Grande Bretagne et l’Allemagne ? Sur quelles bases et dans quel but la propagande française a-t-elle été élaborée ?

Enfin, et ce n’est pas la moindre des interrogations, à l’heure où nos administrations se plient à la sacro sainte RGPP et sont contraintes d’appliquer les règles d’évaluation du secteur privé, on est en droit de se demander quel est le rapport coût/efficacité de cette tribulation cocardière improvisée. Après tout, on ne voit pas pourquoi, dans notre belle démocratie française, une telle évaluation ne s’appliquerait pas dès le sommet de l’Etat.  Les leçons et constats qui en découleraient permettraient peut-être d’entrer dans le cercle vertueux du retour d’expérience, amenant nos dirigeants sur la voie de l’intelligence stratégique telle qu’on l’enseigne depuis déjà vingt ans dans nos écoles…

 

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25 septembre 2013

Marc Lavergne: maladresse ou dérapage?

Jusqu’à quel point un chercheur du CNRS peut-il aller dans la vulgarisation d’une question grave ? C’est la question que pose l’intervention ce jour sur France info à la rubrique junior, de Marc Lavergne, spécialiste de la corne de l’Afrique, qui tente d’expliquer à des enfants qui sont les Shebab.

Le ton est badin, le style infantilisant. Normal pour ce chercheur du CNRS, il s’adresse à des enfants de 10 ans (dont l’un joue quand même à Call of Duty). Normal, mais jusqu’à quel point ? Sur des questions graves, doit-on s’adresser aux enfants sur le même ton que pour leur lire une histoire de Oui-Oui ?

En écoutant l’intervention de Marc Lavergne, on croit rêver sur l’île aux enfants au milieu des Bisounours. Extraits :

Un gosse : Est que les pirates c’est aussi des Shebab ?

Marc Lavergne : Les pirates c’est un peu la même chose, c’est aussi des jeunes qui n’ont pas de travail. Autrefois ils étaient pêcheurs et puis maintenant il n’y a plus de poissons dans la mer parce que y a des bateaux usines japonais qui viennent et attrapent tous les poissons, donc il faut bien qu’ils trouvent une raison et un moyen de vivre et ils attaquent des bateaux… 

Un gosse : Est-ce que c’est vrai que les Shebab ils ont tué un agent secret français ?

ML : Ah ben ça j’en sais rien ! Ya un agent français qui a été effectivement pris en otage parce que c’est les risques du métier. Il essayait de les espionner, de comprendre ce qu’ils voulaient faire, il s’est fait attraper et puis il est mort entre les mains des gens qui l’avaient pris alors est-ce que c’était des Shebabs ou  d’autres ont sait pas exactement mais c’est en Somalie… »

Un gosse : est-ce que la meilleure technique pour lutter contre le terrorisme c’est de tuer leur chef ?

ML : Toutes les bandes, tous les groupes, c’est comme les armées si on tue le général et ben l’armée elle sait plus à qui obéir… (…)

Une gosse : c’est qui les terroristes les plus efficaces dans le monde ?

ML : C’est pas un concours hein ! Je pense qu’un groupe comme Al Qaïda avec ceux qui ont réussi à devenir des pilotes d’avion juste pour conduire des Boeing  pour détruire les plus grandes tours du monde à New York et ben c’est  quand même des champions… 

Là, le journaliste un peu gêné croit bon de rajouter « des drôles de champions quand même… »

A ce stade, on peut tout de même se demander si Marc Lavergne n’aurait pas dû mieux préparer les réponses à des questions posées par des enfants. Certes l’exercice radiophonique n’est pas aisé, mais on n’est tout de même pas en direct, il y a donc possibilité de « la refaire ». On peut dès lors s’interroger sur l’impact de tels propos où le fonctionnaire de la DGSE espionnait et s’est fait prendre, assumant les risques de son métier (deux de ses camarades sont morts en tentant de le sauver), les jeunes pirates somaliens sont victimes de la pénurie de poisson et les terroristes d’Al Qaïda des champions…

On voudrait encore croire à une maladresse et pardonner l'écart simplificateur, mais dans ce cas un mot d'excuse ne serait sans doute pas mal venu, en mémoire des quelques milliers de victimes du terrorisme et des agents secrets qui donnent leur vie pour nous protéger, Marc Lavergne compris.

Après tout, même pour un scientifique, dire une connerie, c'est aussi le risque du métier...

 

A écouter pour ceux qui n’en croiraient pas leurs yeux :

http://www.franceinfo.fr/monde/france-info-junior/qui-sont-les-terroristes-responsables-de-la-tuerie-au-kenya-1153661-2013-09-25

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18 septembre 2013

Damas: un nouveau Yalta ?

Le rapport publié par l’ONU ne laisse désormais aucun doute sur l’emploi d’armes chimiques le 21 août dans la banlieue de Damas. Il constitue de facto une preuve permettant d’engager des poursuites devant le tribunal pénal international. Reste à savoir contre qui? Le problème est que l'emballement franco-américaine a créé une situation nouvelle avec l'intervention diplomatique russe. Désormais, le jeu se joue sur un échiquier différent, aux dépens d'une solution de paix syrienne...

Sur la base d’une analyse des munitions retrouvée sur place, et de l’ampleur constatée de l’attaque, le rapport de l'ONU publié lundi ne laisse aucun doute sur la nature des armes utilisées. La communauté internationale dispose ainsi de preuves et d’indices l’autorisant à engager une enquête afin de d’identifier les responsables de cette attaque considérée comme un « crime de guerre ». 

Malheureusement, l’emballement dont ont fait preuve la France et les Etats-Unis a conduit à une situation bien différente. En engageant un bras de fer intenable qui a débouché sur le coup diplomatique russe,  Paris et Washington ont coupé l’herbe sous le pied de l’ONU et perdu l’avantage au profit de Moscou et de Damas. Désormais, on parle de désarmement avec un risque évident d’enlisement, là où on aurait pu envisager un règlement plus global du problème syrien, et notamment l’envoi d’une force d’interposition qui devient vitale pour les populations et la stabilité régionale.

Etait-il stratégiquement opportun, comme le clament les dirigeants français et américains, de devancer les conclusions de l’ONU, au risque de faire capoter le droit international ?  Pour les Syriens, la pilule risque d’être amère, le massacre du 21 août ayant servi de prétexte pour déplacer le débat dans le champ de la politique internationale, sans même l’espoir d’un cessez-le-feu.

On assiste désormais à une confrontation d’intérêts stratégiques américano-russes qui nous ramène au temps de la guerre froide. A croire que les deux puissances se sont arrangées pour revenir à leur jeu préféré. Damas sera-t-elle le Yalta du XXIe siècle ?

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11 septembre 2013

Syrie: après l'orage...

Alors que les communicants français et américains tentent de transformer un échec politico-médiatique en succès stratégique, le recul du président Obama face à l’opinion publique, à la réticence des membres du G20 et à l’initiative diplomatique russe, montre que la politique de la canonnière a atteint ses limites.

Une fois encore, la machine politico-médiatique s’est emballée sans que rien n’ait semblé pouvoir l’arrêter, en dépit des signaux d’alarme lancés par des experts, des responsables politiques de tous bords, et jusqu’à l’opinion publique. A croire que le pouvoir exécutif ne répond plus aujourd’hui à la frénésie médiatique que par une diplomatie de l’émotion, avec l’illusion que les campagnes militaires renforcent le prestige du chef de l’Etat et la cohésion nationale. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit. Le « couple » Hollande-Obama a dansé une valse-hésitation à contretemps, se prenant pour finir les pieds dans le tapis. Trop de guerres tue la guerre.

A l’heure du bilan, il est intéressant de lire le storytelling du journal Le Monde (1) qui, à l’instar de la synthèse nationale de renseignement ayant servi de socle à son argumentaire politique, tente aujourd’hui de justifier rétrospectivement la position de François Hollande. Sans même s’en rendre compte, le quotidien du soir, à l’origine rappelons-le des premières « preuves rapportées de Damas », met en lumière l’extrême fragilité des arguments français. On peut ainsi lire que les échantillons récoltés par les services français le 25 août « témoignent que le produit utilisé est un mélange chimique très complexe. Si complexe que dans cette soupe mortelle, selon nos informations, les traces de gaz sarin ont été extrêmement difficiles à identifier car infinitésimales (…) Autrement dit, il n’y aurait pas eu de sarin… Néanmoins, pour les journalistes, « La létalité du mélange du 21 août est malgré tout extrême ». Mais à la phrase suivante, tout s’écroule : « Les échantillons collectés par les services britanniques et américains, montrent, eux, des concentrations de sarin plusieurs centaines de fois supérieures… ». Comment les services occidentaux ont-ils pu collecter des échantillons aussi différents venant a priori de la même attaque ? Etonnante contradiction que ne relèvent pas les auteurs de l’article, et à laquelle il convient d’ajouter la contradiction des « preuves allemandes » qui soulignent l’opposition explicite de Bachar el Assad à l’utilisation des armes chimiques. Le fait est qu’Assad a clamé son « innocence » dans les médias occidentaux sans que l’on s’interroge un seul instant sur le sens de son message. Enfin, et parce qu’on pourrait presque l’oublier, on n’a finalement jamais vu les « preuves » américaine pourtant réclamées par Vladimir Poutine.

Cette affaire est un désastre : la « ligne rouge » a été piétinée, la notion de preuve dévoyée, le renseignement instrumentalisé et la diplomatie bafouée. Pendant ce temps, la Syrie s’enfonce chaque jour davantage dans l’irréparable.

(1) Le Monde du 11 septembre 2013, Nathalie Guibert et Thomas Wieder, p.4

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08 septembre 2013

Syrie: pourquoi Angela Merkel hésite-t-elle?

Alors que Bachar el Assad persiste à nier avoir donner l'ordre d'une attaque chimique (Le Figaro, CBS), voici une information intéressante reprise par Le Parisien: "Ce dimanche, le quotidien allemand Bild cite par ailleurs une source du BND, les services secrets allemands, qui affirme que Bachar al-Assad n'aurait pas donné l'ordre de l'attaque chimique. Selon une conversation interceptée par le BND, il ne l'aurait jamais approuvé personnellement. De hauts gradés de l'armée syrienne «réclament régulièrement depuis environ quatre mois des attaques chimiques au palais présidentiel à Damas (mais) ces demandes ont été toujours refusées, et l'attaque du 21 août n'a vraisemblablement pas été approuvée personnellement par Bachar al-Assad», écrit le Bild am Sonntag."

Voilà qui viendrait soutenir l'hypothèse d'une dissention au sein du régime syrien, écartant de fait la culpabilité d'Assad (mais pas sa responsabilité). Cette information, si elle est vérifiée, expliquerait la réticence d'Angela Merkel à punir le président syrien, lequel semble envoyer des signaux diplomatiques par voie de presse.

Si cette hypothèse se confirmait, des frappes punitives risqueraient d'entraîner une perte définitive de contrôle du pouvoir par Bachar el Assad, et de provoquer une guerre chimique totale menée par des jusqueboutistes suicidaires.

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