Quel système de renseignement après les élections ?
Le mandat du président de la République, M. Nicolas Sarkozy, prendra fin dans une quinzaine de jours. De sa succession dépendra l’avenir du renseignement extérieur français. Deux scénarios sont principalement envisageables : 1) il se succède à lui-même ; 2) François Hollande lui succède.
Il est dès lors possible d’imaginer quel sera l’impact de l’élection de l’un ou l’autre à la présidence de la République.
1) Nicolas Sarkozy est réélu
Le mandat de l’actuel président se solde par une réforme profonde du système de renseignement. La France n’en avait pas connue de telle depuis la réforme du Premier ministre Michel Rocard et de son conseiller le préfet Rémy Pautrat, en 1989.
On citera pour mémoire la publication en 2008 du Livre blanc sur la défense et la sécurité qui définit la politique française dans ces deux domaines désormais liés, la création d’un Conseil national du renseignement, d’un poste de coordonnateur national du renseignement, d’une délégation parlementaire au renseignement et d’une académie du renseignement.
Il n’a pas échappé aux observateurs que l’essentiel de la réforme sarkozyenne repose sur le renforcement très net de la fonction présidentielle aux dépens de celle du Premier ministre. De fait, les services de renseignement extérieur (DGSE) et intérieur (DCRI) sont passés sous la tutelle directe du président de la République. La création de la DCRI a en outre permis de concentrer les forces de la DST et des RG et d’atteindre un effectif presque équivalent à celui de la DGSE.
Un autre facteur caractéristique de cette réforme est le tropisme assez net du président de la République vis-à-vis du ministère de l’Intérieur dont il fut le ministre de tutelle. Ce tropisme, auquel s’ajoute une réserve assez marquée à l’égard des militaires, mais également l’influence de ses proches conseillers en matière de sécurité, a entraîné un déséquilibre dans la répartition des missions au profit de la DCRI. C’est ce qu’avait noté, en filigrane, l’ancien coordonnateur du renseignement, Bernard Bajolet, remplacé par un préfet et ancien policier. A la DGSE, c’est également un préfet qui prend la direction générale. On l’aura compris, le système de renseignement, tel que le conçoit le président Sarkozy, se caractérise par une dominante policière et sécuritaire. C’est d’ailleurs, étonnamment, une équipe de la DCRI qui a été chargée de tenter de récupérer la journaliste française blessée en Syrie. C’est également la DCRI qui intervient dans nombre d’affaires d’otages à l’étranger, alors que c’était auparavant le domaine de la DGSE.
Le rôle central donné à la DCRI l’a logiquement placée sous le feu des projecteurs médiatiques, son image étant ternie par des affaires, comme l’était autrefois celle de la DGSE. Cette dernière, en revanche, se retrouve plutôt dans une position médiatique favorable puisque, de fait, elle est en retrait de l’actualité. Mais ce n’est pas sans conséquences sur le moral des fonctionnaires de ce service qui pourraient finir, faute de missions, par retourner jouer à la pétanque dans la cour d’honneur de la Piscine.
De fait, la réélection éventuelle de M. Sarkozy ne laisse guère de chance de voir la situation se rééquilibrer, l’essentiel de l’action des services étant concentrée sur une menace terroriste largement entretenue, voire instrumentalisée, par un discours anxiogène très droitier, dans la lignée de la politique bushienne des années 2000.
Cette politique conduira probablement à l’affaiblissement de la DGSE et notamment de sa composante action/mission au profit d’une DCRI omniprésente mais (trop) fortement sollicitée. A terme, le renforcement des effectifs et des budgets de ce service pourrait se faire aux dépens de la DGSE.
2) François Hollande est élu
François Hollande semble pencher pour un recentrage du pouvoir exécutif qui marquerait la fin de l’hyperprésidence instaurée par Nicolas Sarkozy. L’étude faite par le député Jean-Jacques Urvoas, sous l’égide de la fondation Jean Jaurès, plaide peut-être un peu naïvement pour une démocratisation de la fonction renseignement. Il est difficile de savoir ce que ferait le « président de la république François Hollande » des services de renseignement extérieur, mais ce qui est sûr, c’est que la DCRI subirait une purge sévère et serait replacée sous la tutelle du ministre de l’Intérieur. C’est en tout cas ce que Libération annonçait le 8 mars dernier. Il est en outre probable que, sous l’impulsion de François Hollande et de ses conseillers, le système de renseignement français connaisse une nouvelle réforme centrée, cette fois-ci, sur l’élaboration d’une législation adaptée et, il faut le dire, indispensable.
Bien que François Hollande imite volontiers François Mitterrand, on peut supposer qu’il ne se prêtera pas aux dérives auxquelles se livra son illustre prédécesseur. L’homme semble trop imprégné de valeurs démocratiques et républicaines. En revanche, il est possible qu’il se serve des services, pour peu que ces derniers se montrent compétents, pour résoudre les crises internationales auxquelles il devra faire face. Sa nature calme laisse d’ailleurs augurer d’un mode de management propice à l’emploi raisonné du renseignement. Mais rien n’est sûr et il se peut également qu’à l’image de ses prédécesseurs, exception faite de Nicolas Sarkozy, il adopte une certaine distance à l’égard des services extérieurs, par manque de confiance. Il faut dire que la DGSE, malgré sa technocratisation évidente, traîne encore la réputation d’un instrument politique difficile à maîtriser.
En résumé, la réélection de Nicolas Sarkozy marquerait probablement le renforcement de la DCRI aux dépens de la DGSE, avec les risques que comporte la centralisation du renseignement de sécurité aux mains d’un seul homme. L’élection de François Hollande laisse, quant à elle, présager un retour à l’équilibre du système ainsi qu’une réforme qui permettrait au renseignement de s’exercer dans un cadre législatif clair et donc contrôlable, mais sans garantie de reconnaissance des services.
La bonne nouvelle, quelle que soit l’issue du scrutin, c’est que l’académie du renseignement, qui est une avancée certaine de la réforme sarkozyenne, sera a priori préservée en cas d’alternance.
Décisions absurdes, raison d'Etat et gestion de crise
Gérard Pardini vient d’ouvrir son blog. Je le connais personnellement et le considère comme un ami. Il compte parmi les rares personnes que je connaisse dans le milieu de l’IE qui tiennent parole et n’attendent rien de la main qu’ils tendent. Pour certains, son nom est irrémédiablement attaché à l’affaire dite « des paillotes corses» sur laquelle il revient avec courage et dignité.
Sur cette affaire, il veut d’abord témoigner de ce que peuvent être, au sein même de la fonction publique, la théorie de l’engagement poussée à l’extrême ainsi que l’effet Janis qui aveugle le pouvoir et donne cet étrange sentiment d’être au-dessus des lois (voir l’affaire Renault sur ce blog). Son témoignage est d’autant plus précieux qu’il permet de comprendre des mécanismes des machines infernales conduisant aux décisions absurdes et aux crises politico-médiatiques.
La question centrale est saisissante : pourquoi avoir obéi à des instructions qui auraient du apparaître illégitimes ? Pour Gérard Pardini, « Cette interrogation vient en effet assez facilement et d’autant plus dans un confort apporté par le recul du temps qui facilite l’analyse. Je peux y répondre assez facilement en disant « par devoir et par sentiment ». Agir par devoir, c’est répondre à une demande même difficile. C’est aussi une conduite qui peut se présenter assez spontanément à l’esprit. Le devoir est obligatoire, il n’est point forcé (…) Le contexte très particulier de la vie à la préfecture de Corse après l’assassinat d’un préfet est l’élément déterminant de cette conduite. Avoir été auprès d’un préfet qui succédait à son prédécesseur assassiné, avoir vécu isolé pendant quatorze mois auprès de lui, a créé un environnement de huis clos impossible à imaginer pour qui ne l’a pas vécu (…) »
Puis vient une réflexion pasionnante et à coup sûr une leçon sur le devoir de vérité que prône Gérard Pardini dans la gestion des crises : « C’est ce devoir de vérité qui m’a conduit à dire ce que je savais dans l’affaire des paillotes. Je l’ai fait sans regret. Ma conception du service de l’Etat a toujours été identique au cours de ma carrière. Dissimuler les ressorts d’une crise dessert toujours. J’ai été triste de voir qu’un débat puisse encore exister dans la tête de certains hauts fonctionnaires entre révélation et dissimulation dans la gestion d’une crise. L’analyse montre toujours que fuite en avant, manipulations, mensonges, sont le plus souvent mis en œuvre pour protéger des situations personnelles. Dans toutes les situations dont j’ai pu avoir connaissance au cours de mes années de fonction publique, je n’ai jamais trouvé de raison d’Etat. Cette dernière, quand elle est évoquée, est habillée de tels oripeaux que sa contemplation ne peut procurer aucune joie, si ce n’est de la « joie mauvaise ». Il est vain d’attendre des retombées positives de la contorsion de la vérité. Seul le temps peut être un élément de gestion. Or son analyse est aussi souvent altérée. Les questions que se posent régulièrement les acteurs d’une crise sont « ai-je intérêt à parler ? Telle ou telle action peut-elle être révélée sur l’instant ? Y-a-t-il des raisons avérées, profondes de gagner du temps ? » L’exercice, il est vrai, n’est pas facile car il faut savoir rendre publiques toutes les raisons d’une action qui a provoqué une crise. La crise traversée en Corse n’a pas échappé à ce débat ainsi qu’à celui très ancien, de l’opposition entre les principes et les contraintes. Mais là aussi, sauf à ériger le cynisme en vertu, seuls deux niveaux existent : -le temps de l’action, le présent, où la contradiction ne peut être qu’assumée. - le temps de la réflexion, dévolu à l’historien, où ce dernier dispose des moyens de faire apparaître une ligne de conduite à une action. Cette analyse peut être déclinée à tous les niveaux de responsabilité. L’homme politique ou le décideur ne doivent pas envisager uniquement le souhaitable, mais considérer également le possible et savoir peser ensuite sur les conséquences intentionnelles ou non des actes décidés. La navigation est difficile entre ces écueils. La tentation est grande de maintenir des principes au mépris du réel ou d’abandonner les contraintes au détriment des principes. La synthèse de ces deux difficultés est souvent ardue. La seule réponse honnête est d’assumer la responsabilité du choix. Max Weber n’avait pas dit autre chose dans ses analyses du comportement politique « il n’y a que deux péchés en politique, ne défendre aucune cause et n’avoir pas de sentiment de sa responsabilité. »
La suite sur : http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article13
Ceci n'est pas une rumeur!
Les éditions Eyrolles viennent de publier un ouvrage, signé Laurent Gaildraud, sous le titre : « Orchestrer la rumeur. Rival, concurrent, ennemi, comment s’en débarrasser ».
L'annonce de l'éditeur précise : « Que vous souhaitiez vous débarrasser d'un rival, déstabiliser un concurrent ou tout simplement mettre des bâtons dans les roues de votre voisin, cet ouvrage vous permettra d'arriver à vos fins en orchestrant une rumeur adaptée à votre dessein (…) »
Ce livre illustre l’enseignement que propose l’auteur aux grandes écoles, et dont le but est de « faire rentrer l'orchestration de la rumeur dans la stratégie d'entreprise », en explicitant l’objectif final de l’étudiant : « Comment déstabiliser ma concurrence en manipulant la rumeur ». D’un point de vue académique, l'ensemble paraît théoriquement fragile et d’une fiabilité discutable. En outre, l’auteur ne semble pas s’embarrasser de considérations éthiques, déontologiques voire légales, au risque d’inciter les étudiants et d’éventuels lecteurs à jouer les chimistes en herbe…
Il y a donc lieu de s’interroger sur l’opportunité d’une telle lecture et d’un enseignement contraire aux principes de responsabilité sociale des entreprises. Pour donner aux lecteurs, et surtout aux étudiants, un éclairage utile sur l’analyse de la rumeur, je les invite à lire cet article paru en 2008 (1) dans la revue « Les Cahiers de la sécurité », publiée par l’Institut des hautes études de sécurité et de justice.
(1) Lire l'article : 2008_Rumeur_Internet
La sagesse de l’espion
Alain Chouet nous propose un ouvrage original de réflexion sur les services spéciaux. L’ancien chef du Service de renseignement de sécurité de la DGSE a passé trente ans dans les services spéciaux. Autant dire qu’il en a vu de toutes les couleurs au sein de la « Boîte ». Entré comme jeune diplômé de Science Po, ce qui était encore assez rare à l’époque, il nous livre ses impressions et souvenirs sur le métier d’officier de renseignement. Pas de nostalgie dans le propos (quoiqu’elle ne soit jamais bien loin) mais un regard rétrospectif et le témoignage de ce que pouvaient être les valeurs de la Maison. On imagine assez bien les « anciens » jouant aux boules dans la cour d’honneur le jour de son arrivée. Mais la « Centrale », c’est aussi des guerres de chapelles comme celle qui oppose depuis toujours gaullistes et socialistes et qui persiste à travers des portes « condamnées » que Chouet, devenu chef, fera ouvrir…
La sagesse de l’espion n’est pas un ouvrage autobiographique. Ou plutôt est-ce l’autobiographie d’un officier de renseignement ayant vécu le renseignement dans sa chair, ce qui fait que le récit dissout l’homme dans le système. Chouet ne se raconte pas, il est l’expression de la mémoire et de la conscience collectives. C’est ce qui explique qu’il livre une réflexion brute et même crue, comme une émanation de « l’ADN » de la DGSE. On pense par exemple à cette remarque politiquement incorrecte mais qu’il énonce avec la force de l’évidence : « C’est ne rien comprendre que d’accuser les services secrets de faire «dans l’illégalité». Bien sûr, qu’ils font «dans l’illégalité». Ils ne font même que cela. C’est leur vocation et leur raison d’être. Le renseignement se recueille en violant ou en faisant violer la loi des autres. Le problème n’est pas d’obtenir, fût-ce avec virtuosité, ce que les autres peuvent dire ou montrer, mais bien ce que leurs lois, leurs coutumes ou leur environnement social leur interdisent formellement de communiquer ou de faire. Considérant cette fin, il va de soi que les moyens mis en œuvre seront en rapport: manipulation, séduction, corruption, violence, menace, chantage, au terme d’un processus qui aura mis à nu toutes les facettes de l’objectif visé, pénétré son intimité, exploité toutes ses vulnérabilités. »
L’écriture est alerte, drôle et forte parce que Chouet a pris dix ans de recul sur trente années de vie où il s’est donné tout entier, en bon terrien Cévenol qui ne se laisse pas leurrer par la gloire et le besoin de reconnaissance. Son trésor est en dedans, comme tous ceux qui ont « vécu dix vies », « toutes passionnantes » et qui en ont « parfois souffert » sans l’avoir « jamais regretté ». Il est peut-être important de préciser pour les lecteurs profanes, que ce n’est pas systématique. Certains passent trente ans dans les services en subissant en en buvant des verres à moitiés vides. Ils en sortent aigris et n'ont rien compris. Ce n’est pas le cas de Chouet. Il aime la vie et ça se sent. Il dit ce qu’il pense et ça s’entend. Au final, il assume et l’on ne peut s’empêcher de sourire tristement lorsqu’il résume en quelques mots très sobres, avec pudeur, la manière dont sa carrière s’est brutalement arrêtée… Quand même, se faire virer sur ordre du président de la République !... pour un obscur, un anonyme, quel panache !
A lire donc avec gourmandise, pour le témoignage, la passion et la sagesse qu’il transmet…
La sagesse de l'espion, Alain Chouet, Editions Jean-Claude Béhar, octobre 2010
L’espion du président ou les Tontons flingueurs?
En cette période électorale, nombre de livres sortent en librairie et notamment des ouvrages d’investigation. Chacun d’eux livre son lot de révélations qui, de prime abord, paraissent de salubrité publique. Les journalistes agissent ainsi en chiens de garde de la démocratie, pour reprendre le terme d’Edwy Plenel, patron de Médiapart.
La lecture de ces ouvrages laisse naturellement un sentiment de malaise. En les lisant, on a à chaque fois le sentiment nauséeux de découvrir les pires arcanes de la République, au fond desquelles grenouille un monde interlope où se confondent, s’entremettent et se compromettent ministres, voyous, agents secrets, malfrats, barbouzes, grands patrons, flics, bandits, francs-maçons, nationalistes de tous poils mais corses de préférence. Une lecture dont on ne sort pas indemne, toujours un peu plus écœuré par le sentiment que « tous pourris »… A bien y réfléchir, on se laisse assez facilement convaincre par cette littérature de la révélation qui fait de nous des initiés pas toujours bien préparés. Se pose alors la question « scientifique » de la validité de ces ouvrages. En clair : ces ouvrages disent-il la vérité ? Autrement dit : les données collectées sont-elles fiables et les connaissances produites acceptables du point de vue de leur validité ? Comment les auteurs construisent-ils cette connaissance, avec quelle méthode, dans quel contexte et avec quelle intention ? Nous sommes ici au cœur de la critique analytique.
Pour illustrer ce qui précède, je me suis penché sur l’ouvrage d’Olivia Recassens, Didier Hassoux et Christophe Labbé, intitulé L’espion du président, publié chez Robert Laffont et consacré à Bernard Squarcini, Directeur de la DCRI.
Un ouvrage à charge
L’ouvrage a d’emblée un défaut majeur : il est écrit à charge, dressant un portrait systématiquement négatif du patron de la DCRI, selon deux angles d’attaque : le premier porte sur sa proximité avec le président de la République et rejoint en ce sens les enquêtes sur les diverses cellules élyséennes passées (Prouteau sous Mitterrand, Bertrand sous Chirac) ; le second porte sur les activités présentes et passées de Bernard Squarcini, sans distinctions entre ce qui relevait de l’activité des RG et de la DST. Le lien semble suggéré par amalgame entre ses fréquentations personnelles et professionnelles, permettant de supposer un manque d’intégrité. Au final, on peut en conclure que le président de la République fait confiance à un « espion-flic-voyou » et qu’une fois de plus, « tout est pourri ».
Une méthodologie floue
L’ouvrage repose essentiellement sur des témoignages d’officiers de police (DCRI, RG, PJ) sous couvert de l’anonymat. On ne fera pas l’affront aux auteurs de douter de la réalité de ces interviews. En revanche, on peut d’emblée s’interroger 1) sur le nombre de témoins cités et 2) sur la qualité de ces témoins.
1) Le nombre de témoignages
La lecture de l’ouvrage, sauf erreur, ne permet pas d’identifier plus de dix témoins cités. Ceci n’exclut pas que d’autres témoignages aient pu venir confirmer les propos sans qu’ils soient cités dans l’ouvrage. Les auteurs informent sans autre précision qu’ils ont « activé [leurs] réseaux tissés depuis des années dans la police » et qu’ils ont rencontré « des dizaines de contre-espions de tous grades et de toutes spécialités ». Un analyste peut difficilement se contenter d’une telle approximation, parce que cela influe sur la représentativité de « l’échantillon ». Que signifie des dizaines de témoins ? A priori moins d’une centaine (sinon ils auraient dit une centaine de témoins). Compte tenu des risques de sanction auxquels s’exposent ces officiers en cas de compromission, probablement moins d’une cinquantaine (l’absence de précision des auteurs favorise la spéculation). On pourrait admettre un nombre compris entre deux et trois dizaines, mais la réalité est que seule une dizaine de témoins sont cités.
2) La qualité des témoignages
Tous les témoignages cités sont à charge, les auteurs n’ayant pas retenu, sauf erreur, de témoignage en faveur de Bernard Squarcini. Il est difficile d’évaluer la qualité des témoins puisqu’ils sont anonymes. En outre, ils témoignent dans des conditions de stress particulières et connaissent a priori l’orientation des auteurs, ce qui justifie des modalités de rendez-vous particulièrement compliquées. Tous semblent avoir au moins une raison explicite d’en vouloir à Bernard Squarcini. Comment dès lors évaluer ce qui relève de la rancœur, de la jalousie, de la haine ? Comment évaluer ce qui relève par ailleurs de la possibilité d’une kabbale à l’encontre ou à travers Bernard Squarcini ? Comment intégrer les jeux d’acteurs et le contexte politique dans la démarche des témoins ?
Les auteurs omettent ainsi de prendre en compte l’atmosphère au sein des services de police et de renseignement, laquelle est propice aux luttes de clans et factions (politiques, maçonniques, etc.), aux guerres des chefs, de chapelles et des polices. Au sein même de la DCRI, comme dans toutes les bureaucraties, le confinement et le cloisonnement favorisent en outre les rumeurs, ragots, perceptions et interprétations biaisées. En externe, la gestion des habilitations « Secret Défense » favorise le sentiments de mise à l’écart, la frustration de ne « pas en être », et crée les conditions d’un clivage qui peut en outre être d’origine politique. La DCRI, comme la DGSE, par sa proximité avec le pouvoir politique, suscite bien des curiosités et des jalousies dont il faut tenir compte, ce que ne font pas les auteurs. Bernard Squarcini, qui ne cache pas son extrême dévouement au chef de l’Etat, est à la fois craint et envié. Il suscite par conséquent des possibilités de fantasmes, de haine, de fascination et d’amitiés plus ou moins sincères et intéressées.
Une analyse « hors système »
Par ailleurs, ce que ne précisent pas les auteurs (ils n’en tiennent d’ailleurs pas compte), c’est que la machine du renseignement policier est complexe. On ne peut l’analyser à l’aune d’un positionnement binaire (les bons et les méchants, le Bien contre le Mal). On ne fait pas de renseignement ou de police sans être aux frontières éthiques et légales, et parfois au-delà. Il faudrait donc être naïf pour croire que les officiers de police et de renseignement vivent dans le monde aseptisé de la justice et qu’ils sont comparables aux juges qui appliquent la loi. Il faudrait être naïf ou de mauvaise foi pour croire que l’ordre public se maintient à la manière d’un film policier américain, selon un schéma stimulus-réponse, action-réaction qui stabiliserait le système par anéantissement du crime. Thèse simpliste utile aux criminologues mais qui ne se vérifie pas sur le terrain (en ce sens Bernard Squarcini n'est pas en phase avec le chef de l'Etat). L’ordre public est un univers de compromis où voyous et extrémistes sont priés de ne pas dépasser certaines limites, dans le cadre d’ententes plus ou moins implicites. Un no man’s land sépare le monde des honnêtes citoyens et celui du banditisme et du terrorisme. De même, le monde du renseignement ne s’analyse pas à la lumière de ce qu’on perçoit. Les réalités y cachent d’autres réalités voire des messages dont le décryptage relève d’une herméneutique complexe. Les hommes comme Squarcini évoluent dans ces territoires flous. C’est leur métier. Ils y rencontrent, côtoient, fréquentent, entretiennent et se montrent avec des personnages plus ou moins douteux dont ils connaissent parfaitement le pedigree. Au-delà des apparences, dans ce monde il n’y a pas d’amis mais des sources de renseignement, des alliances temporaires, des activités qui en cachent d’autres et sur lesquelles on ferme les yeux le temps d’un pacte diabolique et forcément risqué.
Il est dès lors (trop) simple de dénoncer flics et voyous magouillant main dans la main. A la lecture de cet ouvrage, on donnerait volontier au "Squale" le rôle d'un Tonton flingueur nageant en eau trouble dans l'aquarium corse du bureau présidentiel... une manière de "l'éparpiller façon puzzle"? Bernard Squarcini a annoncé qu'il porterait plainte. Il a raison. N'importe qui aurait fait la même chose à sa place.
Pour finir sur une note positive, gageons que cet ouvrage serve de leçon aux journalistes comme aux policiers de la DCRI. Car en matière d'analyse d'information, nul n'est à l'abris d'une défaillance méthodologique ou d'une intention plus ou moins bienveillante, à commencer par l'auteur de ce blog lui-même!
Votez pour l'écologie de l'infocom' !
Dans le contexte d'une campagne électorale qui s'annonce violente, les "affaires" prennent une dimension particulière et ne manquent pas d'être instrumentalisées, au risque de brouiller sévèrement les communications. Le récent ouvrage qui s'attaque à Bernard Squarcini, Directeur du renseignement intérieur, proche du président de la République, est une bombe de plus dans le champ de bataille politico-médiatique. Info, intox ou un peu des deux, il est très difficile pour les citoyens de faire la part des choses. La complexité des organisations laisse d'ailleurs supposer qu'au sein même de la DCRI, peu de personnes ont une vision et une compréhension claires de leur propre système. Qui, au sein d'une entreprise de 4000 salariés, peut prétendre savoir ce qu'il s'y passe réellement? Il faudrait relire L'acteur et le système de Crozier et Friedberg pour se rafraîchir la mémoire...
C'est évidemment subjectif mais j'aime croire que Bernard Squarcini est d'abord un serviteur de l'Etat, bien que je ne sois pas naïf au point de croire que l'exercice du pouvoir sous Nicolas Sarkozy soit un épisode des Télétubies. La politique est un combat. Tous les hommes politiques le savent, l'acceptent et pour certains (je pense à Georges Pompidou) font avec. D'autres, en revanche, ne peuvent vivre sans cette source inépuisable d'adrénaline. Nicolas Sarkozy se montre sans conteste le plus agressif d'entre eux. C'est du moins l'image qu'il renvoie à travers ses propos et son comportement. Mais l'apparence politique est affaire de contenance et il faut convenir que ses prédécesseurs en avait plus que lui, ce qui leur permettait d'assumer plus discrètement la violence du pouvoir. En somme, les affaires dont on accuse Nicolas Sarkozy n'ont rien d'exceptionnel, loin s'en faut, et en matière de dérives du renseignement, François Mitterrand n'a encore jamais été égalé!
Il n'en reste pas moins que ces affaires polluent la vie politique française. Sous Nicolas Sarkozy, elles ont atteint une limite cumulative. Côté citoyens, cette limite s'exprime sous la forme d'une saturation informationnelle qui conduit à une paralysie des idées. Tous pourris, voilà ce qui ressort de la perception moyenne d'une communication politique archipolluée (com' trash). Pourtant le phénomène ne s'arrête pas à la politique. On le retrouve dans les campagnes de com' des entreprises, les campagnes publicitaires qui précèdent la rentrée solaire ou les fêtes de Noël... Bref, nous sommes submergés par la com'.
La propagande conceptualisée par Edward Bernays est une arme à double tranchant et l'histoire montre qu'elle peut conduire aux choix politiques les plus extrêmes. Bernay's est mort, il a laissé le chaos en héritage... car trop de com' brouille le message, tue le sens, paralyse l'intelligence, au point de désorienter les citoyens qui deviennent vulnérables aux théories du complot et aux idées simplificatrices... C'est ainsi qu'aujourd'hui, des hommes et femmes politiques se croient sur écoute, sans réfléhir un instant à la logistique que cela suppose. Si l'on devait croire la rumeur, les dix hommes liges de la section R de la DCRI seraient des surhommes!
Il est temps que chacun reprenne ses esprits et refroidisse ses idées. Il est temps que l'espace politico-médiatique se ressaisisse. Dans ma thèse écrite en 2002, je défendais l'idée d'une "écologie de l'information". Plus que jamais, il faut assainir l'espace infocom' et revenir à une forme d'intelligence informationnelle.
La force et la faiblesse de la démocratie, c'est d'avoir les dirigeants qui nous ressemblent...
Conférence d'Alain JUILLET à l'ISC PARIS
Alain Juillet, président de l'Académie d'intelligence économique, sera notre invité d'honneur à l'ISC Paris le 2 février prochain, où il donnera une conférence sur l'intelligence économique (enjeux et perspectives) dans l'amphi principal au 12 rue Victor Hugo à Levallois Perret, de 18h à 19h45.
L'entrée est libre
Voir le lien...
Appel à communication pour la conférence annuelle IAFIE
L'International Association For Intelligence Education (IAFIE) organise sa conférence annuelle à Washington du 21 au 24 may 2012, sur le thème "Intelligence education; theory and practice". A cette occasion le bureau de l'association lance un appel à communication (en anglais) sur les thématiques suivantes:
- Pedagogical approaches both theoretical and applied
- Research initiatives
- History of intelligence analysis
- Future trends in the field of intelligence analysis
- Nexus between intelligence education and intelligence training
- Regional and functional analytic questions
- Current successes and lessons learned in intelligence education
- Student papers that contribute to the field
- Role of intelligence education in developing the profession
- International perspectives on the discipline and the profession
Les propositions d'articles seront adressées à Bascom D. Talley, Events Committee Chair, dittalley@jhu.edu avant le 29 février. La notification d'acceptation sera publiée le 6 mars.
IAFIE a pour but de favoriser la recherche, la connaissance et le développement professionnel dans le domaine de la formation en renseignement. Elle se compose d'un peu plus de 400 membres, enseignants, chercheurs et anciens membres des services de renseignement de toutes nationalités.
Une bibliothèque idéale sur le renseignement extérieur français
Sur le point de terminer un mémoire sur le renseignement extérieur français, j'ai lu plus d'une centaine d'ouvrages sur ce thème, essais, témoignages, romans et même une bande dessinée. Autant le dire franchement, certains d’entre eux ne valent vraiment pas la peine qu’on les achète, alors que d’autres se sont révélés précieux, et quelques uns absolument indispensables.
J’ai donc décidé de signaler, parmi ces ouvrages, ceux qui constituent à mes yeux une bibliothèque idéale, parce qu’ils sont à la fois le témoignage d’une véritable culture française du renseignement et un support fiable pour une réflexion constructive.
Il est difficile d'établir un classement entre eux parce qu'on ne compare pas un roman et un essai autobiographique. Aussi, je vais les citer dans l'ordre alphabétique des auteurs tout en encourageant les lecteurs à les lire tous s'ils souhaitent connaître et comprendre le renseignement extérieur français.
BRAMLY Serge, Premier principe, Second principe, roman, JC Lattès, 2008
CHOUET Alain, La sagesse de l’espion, essai autobiographique, L’œil neuf, 2010
DESPORTES Vincent, Décider dans l’incertitude, essai, Economica, 2008
DEWERPE Alain, Espion, une anthropologie du secret d’état contemporain, essai, Gallimard, 1994
FAURE Claude, Aux services de la République, du BCRA à la DGSE, chronique historique, Fayard, 2004
FORCADE Olivier, La république secrète, Histoire des services spéciaux français de 1918 à 1939, ouvrage académique, Editions Nouveau Monde, 2008
LAURENT Sébastien, Politiques de l’ombre, Etat, renseignement et surveillance en France, essai académique, Fayard, 2009
MANIFICAT Patrick, Propousk ! Missions derrière le rideau de fer (1947-1989), témoignage, Lavauzelle, 2008
MELNIK Constantin, Un espion dans le siècle, roman autobiographique, Plon, 1994
NOTIN Jean-Christophe, La guerre de l’ombre des Français en Afghanistan, 1979-2011, chronique historique, Fayard, 2011
SILBERZAHN Claude, Au Cœur du secret, 1500 jours aux commandes de la DGSE – 1989/1993, essai autobiographique, Fayard, 1995
J’aurai l’occasion de publier des commentaires sur ces ouvrages dans les prochains mois. En vous souhaitant bonne lecture !
La guerre de l'ombre des Français en Afghanistan
L'ouvrage atypique signé par Jean-Christophe Notin est un document exceptionnel. Fort bien documenté, écrit comme une chronique, il décrit avec force détails trente années d'activités françaises en Afghanistan, où s'entrecroisent de multiples acteurs, Afghans et services spéciaux de tous bords, militaires, diplomates, ONG, dans un contexte politique et international dont la complexité est bien rendue.
Pour la première fois, un document traitant des services de renseignement français (DGSE, DRM) et dans une moindre mesure du COS, situe leur action dans un contexte global. De fait, en ne les isolant pas, il donne au lecteur une occasion unique d'appréhender la réalité du terrain et de mettre en lumière la "dimension manquante" de la politique internationale de la France. On y voit notamment comment la DGSE, en dépit du désintérêt marqué des dirigeants politiques français à l'égard de l'Afghanistan et de leurs propres services de renseignement, parvient à force de persévérance et malgré les dissensions internes et les divergences de points de vue (notamment entre la DR et le SA), à tisser une toile qui servira des années plus tard à traiter le problème des otages. Une leçon d'intelligence stratégique pour nos dirigeants politiques dont les visions à court terme sont trop souvent influencée par la girouette médiatique.
La qualité de cet ouvrage est en soi un hommage à la communauté du renseignement, parce que pour la première fois les agents sont dépeints tels qu'ils sont, avec leurs forces et leurs faiblesses, et juste assez de discrétion (on en frissonne parfois) pour préserver les "secrets de famille".
A lire absolument!
Jean-Christophe NOTIN, La guerre de l'ombre des Français en Afghanistan, Fayard, 2011, 960 pages

